La gauche, le grand chantier

 

L’année 2017 est l’année de la débâcle pour la gauche. Gérard Filoche, membre du bureau national du Parti Socialiste, syndicaliste et inspecteur du travail de profession, s’est confié à nous. Au programme : bilan du quinquennat sortant, remise en question du Parti Socialiste et reconstruction de la gauche.

Lucas Sarafian - M. Filoche bonjour. Lors des dernières élections, on a assisté à la défaite du plus grand parti de gauche historiquement (et largement derrière 2002, car la gauche a constitué, après les présidentielles, la plus grande opposition avec près de 170 députés). En dehors de cela, le parti connaît une grande division. De nombreux membres quittent même le parti pour rejoindre d’autres mouvances. On est en fin de cycle pour le parti. Est-ce que, telle qu’elle se trouve maintenant, la gauche survivra-t-elle ? Et est-ce que ce renouveau passera par le PS ?

Gérard Filoche – Écoutez, il y a au moins 8 questions dans votre question. Mais je vais vous répondre. En fin de cycle pour le Parti Socialiste ? Peut-être, peut-être pas… Finalement le Parti Socialiste portugais en 2010 a été battu dans les mêmes conditions et puis il est revenu au pouvoir en 2015 avec la gauche unie, le Parti communiste et le Bloc des gauches. Donc c’est arrivé au Portugal que le Parti Socialiste soit largement écrasé, et puis il est ressorti de cet écrasement. C’est arrivé aussi en Grande-Bretagne parce que le Parti Socialiste avait perdu toutes les élections à cause de la politique de Tony Blair, de Gordon Brown, et il était au fond du trou. Et puis finalement là, il va peut-être revenir au pouvoir dans quelques semaines parce qu’il a obtenu une majorité relative derrière la ligne de gauche de Jérémy Corbyn.

Et puis le Parti socialiste français, cela lui est arrivé plein de fois en 100 ans d’histoire. Il était tombé très au fond du puits dans les années 20, et il était au pouvoir dans les années 30. Il était totalement disparu pendant la Seconde Guerre Mondiale, et il est au pouvoir à la Libération. Il était totalement disparu après la guerre d’Algérie, et même en mai 68, et il est revenu au pouvoir en 81. Il s’est effondré en 1993 et il n’y avait même que 52 députés de gauche alors qu’aujourd’hui il y en a 75 et puis 2 ans et demi plus tard, en 1997, il est revenu au pouvoir. Donc tout est toujours relatif, les grands partis traditionnels ne disparaissent pas tant qu’ils ne sont pas remplacés.

Or, pour l’instant, il n’y a pas de remplacement : on a 3 petites forces parlementaires (une de 17 députés avec La France Insoumise, une de 20 députés avec le Parti Communiste et une de 31 députés avec le Parti Socialiste). Cela fait 3 forces parlementaires et le Parti Socialiste dispose d’environ 1 000 maires de villes de plus de 10 000 habitants, et il dispose de 10 000 élus encore, de 3 départements sur 10 et de 2 régions sur 13. C’est-à-dire qu’il n’est pas encore « enterrable ». Maintenant il va très mal, le pronostic vital est engagé, et si il ne se ressaisit pas, si la gauche du parti ne parvient pas à reprendre l’influence dominante dans le parti et à le réorienter, il peut effectivement disparaître.

L.S. – On a vu cet été que de nombreux socialistes ou ex-membres du parti ont créé leurs propres mouvements. Je pense à M. Hamon qui crée le « Mouvement du 1er Juillet », ou encore Mme. Hidalgo, Mme. Taubira et Mme. Aubry avec leur mouvement « Dès Demain ». Que pensez-vous de ces mouvements qui ont pour but initial de reconstruire une gauche ? Est-ce une solution, est-ce vraiment durable ?

G.F. – Vous savez aujourd’hui dans la gauche, il y a peut-être 19, 20 ou 21 partis différents. Et dans chacun des partis, il y a 3 ou 4 positions différentes. Vous avez des sensibilités absolument partout. Nous-même, la Gauche Socialiste*, nous avons fait une « Gauche démocratique et sociale » (revue D&S)  parce qu’on a besoin de développer un réseau au cas où justement le PS ne se réorienterait pas. Donc en vérité, la gauche n’a jamais été autant divisée. Il y a des fragments partout. La question est de son unité. Et pour l’unité, il ne faut pas demander à tout le monde de se mettre d’accord à 100 %, il faut demander à tout le monde de chercher quels sont les points communs qui peuvent permettre d’agir. Là, j’en vois 2 : la bataille, le 12 septembre, contre les ordonnances anti-travail, où tout le monde doit se rassembler et lutter, et j’en vois un deuxième, c’est que l’on a saisit (j’entends par « on » le Parti Socialiste, la France Insoumise et le Parti Communiste) le Conseil constitutionnel contre les ordonnances. C’est un très bon signe, un très bon pas en avant que d’avoir fait une démarche commune de LFI, du PS et du PC à l’Assemblée nationale contre les ordonnances Macron.

*la Gauche Socialiste est un courant situé à l’aile gauche du Parti Socialiste.

L.S. – Donc, pour vous l’unité est LA solution pour former déjà une opposition commune, mais une opposition surtout viable avec les accords que vous venez de dire, entre les 3 groupes parlementaires ?

G.F. – Écoutez, rien de grand dans l’Histoire de France – regardez depuis un siècle – ne s’est fait sans unité. Le Front populaire, ou la Libération ou 1981 ou même 1997. Nous sommes passés des 40 heures aux 39 heures et aux 35 heures dans l’unité. Nous sommes passés des 15 jours de congés payés à la 3ème semaine, 4ème et 5ème semaine dans l’unité. Tout ce que nous avons gagné dans le code du travail a été fait dans l’unité. Je ne connais pas l’exemple contraire. Je ne connais aucun exemple en 100 ans où on ait gagné sans avoir l’unité. J’ai tendance à penser que c’est donc toujours valable.

L.S. – En ce qui concerne le PS, vous avez dénoncé de nombreuses fois la direction de ce parti, M. Cambadélis (déjà sur la façon dont il est arrivé à la tête de ce parti, sur ses nombreuses prises de position, et puis surtout sur cette histoire de parrainages lors de la Primaire Citoyenne ouverte). Est-ce que le problème ne vient pas aussi d’en haut ?

G.F. – Ah il vient tout à fait d’en haut ! Je veux dire que la direction du PS ne s’est pas battue pour corriger les choix de François Hollande et de Manuel Valls. Manuel Valls ne faisait que 5 % du PS. François Hollande a trahi le programme qu’avait adopté le PS et ni Harlem Désir, ni Jean-Christophe Cambadélis, en tant que Premier secrétaire, n’ont cherché faire prévaloir le point de vue du parti contre les choix faits à l’Élysée. On a été dans « un vote Vème République » où tout s’est décidé institutionnellement par en haut et le parti a été ravalé à une situation de godillot. Même quand il critiquait la Loi El Khomri, elle était imposée. Donc en vérité évidemment tout vient d’en haut. Les militants socialistes n’ont jamais voté la loi El Khomri, ils n’ont jamais voté les 41 milliards aux patrons, ils n’ont jamais voté la déchéance de nationalité. Tout leur a été imposé d’en haut. Le problème est qu’ils arrivent à se ressaisir et à pouvoir manifester un choix qui permet de reconstruire le parti contre ceux d’en haut. Je le dis « ceux d’en haut » actuellement encore : ce sont des gens à 10 000 euros, donc ce n’est pas représentatif de la société. Il faut mettre des salariés, des ouvriers, des employés, des syndicalistes, des cadres à la tête du parti qui soient réellement plongés dans la société et non pas qui aient la tête tournée vers l’énarchie ou l’oligarchie.

L.S. – Et même je prend l’exemple de la direction collégiale d’aujourd’hui, qui est juste temporaire, même cela ne marchera pas ?

G.F. – Je ne sais même pas ce que c’est, elle n’a rien de collégiale. Il y a 28 personnes, elles ne représentent aucun signe politique sinon que même la Gauche Socialiste y a été minorisée, il n’y en n’a plus que 3 sur 28 alors que la Gauche socialiste au dernier congrès faisait 30 %.

Sur le plan du fonctionnement, je ne vois pas comment cela peut fonctionner à 28. Sur le plan des porte-paroles non plus. Il n’y a aucune indication qu’il doit y avoir un bilan critique du quinquennat sortant. Or ce quinquennat sortant, il faut en tirer le bilan. Il nous a fait perdre 7 élections quand même. On avait tout en 2012, et tout a été perdu à cause de la ligne politique de François Hollande. Donc il faut que cela soit accepté et connu, et que les enseignements soient tirés collectivement par le Parti Socialiste. Et ce n’est pas cette direction collégiale qui semble s’orienter vers cela.

L.S. – Et puis dans la gouvernance, il y a ceux qui dirigent et puis il y a aussi l’élu qui va candidater à une élection. Sur la primaire citoyenne, il faudrait plutôt une primaire citoyenne déjà plus ouverte, plus équilibrée mais plus juste, sans que des candidats puissent se présenter sans avoir à rechercher des parrainages comme M. de Rugy ou M. Bennhamias ?

G.F. – Oui, bien sur. Là c’est une caricature. Je veux dire que moi, on m’a interdit de me présenter alors que j’étais légitime et on a donné la parole à des gens comme de Rugy. De Rugy qui jurait qu’il allait respecter la primaire et, finalement, il est Président de l’Assemblée nationale pour Macron. On peut rarement faire une pire traîtrise. Donc il faut que ce soit une « primaire ouverte de toute la gauche » pour avoir un candidat commun démocratiquement choisi par toute la gauche sur une plateforme commune.

L.S. – Vous êtes plutôt Corbyn avec une dynamique portée par un seul homme, qui a éliminé lors des primaires « les blairistes » - vous l’avez dit -, ou plutôt Jaurès, qui a joué sur l’unité de tous les partis de gauche et qui a lancé un élan de masse ?

G.F. – (Rire). Et je suis pour les deux parce que malheureusement, en France, à l’heure actuelle, on est dans un système qui est présidentialiste. Et je suis totalement hostile à ce système. Et il faut faire tomber cela, mais le problème c’est que pour détruire une citadelle, il faut d’abord la prendre. Donc en vérité, on est encore obligé de fonctionner comme cela pour dépasser cela. Alors par exemple dans le Parti Socialiste, il y a des statuts que je n’ai pas approuvés en leur temps, mais qui disent que le secrétaire doit être élu par les militants. Moi, écoutez, je préfère un secrétaire élu par les militants qu’un secrétaire désigné par l’Élysée ou désigné par l’oligarchie. Par conséquent je suis plutôt pour une élection. Election à laquelle je suis candidat d’ailleurs, pour essayer de dire que, moi, qui suis un militant et pas du tout un « godillot porte-parole chef bonapartiste » (je déteste tout cela). Mais je suis un militant et il faut bien qu’un militant se présente pour dire que les choses vont changer : pour aller vers une VIème République, pour réduire la durée du travail à 32 heures, pour revenir enfin à la retraite à 60 ans, pour prendre des mesures contre le chômage avec une augmentation du SMIC à 1800 euros, pour qu’il n’y ait pas plus de 5% de précaires dans les entreprises, pour qu’on reconstruise un code du travail, pour qu’on fasse une réforme bancaire, une réforme fiscale, qu’on augmente les petits salaires, les petites retraites. C’est le programme de base que la gauche doit avoir et c’est vers cela qu’il faut qu’on se réorganise tous et c’est pour cela que je suis candidat, c’est pour essayer de faire prévaloir cette orientation.

L.S. – D’accord, merci beaucoup pour ces réponses. Bonne continuation.

G.F. – Je vous en prie. Merci à vous aussi, au revoir.

L.S. – Au revoir.

 

 

 

Il y a 77 ans, Léon Trotsky était assassiné par un agent de Staline.

Staline a réussi à tuer Trotsky mais pas ses idées.

TESTAMENT
Ma haute (et sans cesse montante) pression sanguine trompe mon entourage sur mon réel état de santé. Je suis actif et capable de travailler, mais l’issue est manifestement proche. Ces lignes seront rendues publiques après ma mort.
Je n’ai pas besoin de réfuter une fois de plus ici les stupides et viles calomnies de Staline et de ses agents : il n’y a pas une seule tache sur mon honneur révolutionnaire. Je ne suis jamais entré, que ce soit directement ou indirectement, dans aucun accord en coulisse, ou même négociation, avec les ennemis de la classe ouvrière. Des milliers d’opposants à Staline sont tombés victimes de semblables fausses accusations. Les nouvelles générations révolutionnaires réhabiliteront leur honneur politique, et agiront avec les bourreaux du Kremlin selon leurs mérites.
Je remercie chaleureusement les amis qui me sont restés loyaux à travers les heures les plus pénibles de ma vie. Je n’en nommerai aucun en particulier faute de pouvoir les nommer tous.
Cependant, je me crois justifié à faire une exception pour ma compagne, Natalia Ivanovna Sèdova. En plus du bonheur d’être un combattant pour la cause du socialisme, le destin m’a donné le bonheur d’être son époux. Durant les presque quarante ans de notre vie commune elle est restée une source inépuisable d’amour, de grandeur d’âme et de tendresse. Elle a subi de grandes souffrances, surtout dans la dernière période de notre vie. Mais je trouve quelque réconfort dans le fait qu’elle a connu aussi des jours de bonheur.
Pendant quarante-trois années de ma vie consciente je suis resté un révolutionnaire; pendant quarante-deux de ces années j’ai lutté sous la bannière du marxisme. Si j’avais à tout recommencer, j’essaierais certes d’éviter telle ou telle erreur, mais le cours général de ma vie resterait inchangé. Je mourrai révolutionnaire prolétarien, marxiste, matérialiste dialectique, et par conséquent intraitable athéiste. Ma foi dans l’avenir communiste de l’humanité n’est pas moins ardente, bien au contraire elle est plus ferme aujourd’hui qu’elle n’était au temps de ma jeunesse.
Natacha vient juste de venir à la fenêtre de la cour et de l’ouvrir plus largement pour que l’air puisse entrer plus librement dans ma chambre. Je peux voir la large bande d’herbe verte le long du mur, et le ciel bleu clair au-dessus du mur, et la lumière du soleil sur le tout. La vie est belle. Que les générations futures la nettoient de tout mal, de toute oppression et de toute violence, et en jouissent pleinement.
27 février 1940.
L. TROTSKY.
Coyoacan

 

Pour « Le vent se lève » interview Gerard Filoche : retour sur un parcours militant

ITV pour « le vent se lève » date début  2015   :

COMMENT RÉSISTER À LA DÉMOLITION DU CODE DU TRAVAIL

LE PARCOURS MILITANT DE GÉRARD FILOCHE

Pouvez-vous nous parler de votre enfance ? Vous êtes né juste à la fin de la guerre…

Oui, je suis né à Rouen le 22 décembre 1945, quelques mois après le retour de mon père, René, rentré en France en mars 1945 après cinq ans de capti- vité en Allemagne. Antoinette m’a donné naissance dans ce contexte de la fin de la guerre et du retour, parfois difficile, des prisonniers. Mes parents n’ont pas eu d’autre enfant.

Quel était le métier de votre père ?

Il était cheminot menuisier-chaudronnier.

Il y avait donc des menuisiers à la SNCF ?

Oui bien sûr, c’était du temps où on n’avait pas encore externalisé les services maintenance ! Il y avait les cheminots qui travaillaient dans les trains et les cheminots sédentaires, comme on disait. Mon père savait compter, toujours avec un crayon à bois sur l’oreille, pour prendre les mesures des meubles  qu’il fabriquait. Mais il savait à peine écrire et il ne pouvait lire que les gros titres du journal.

Et votre mère ?

Elle était aide-soignante dans une clinique privée de Rouen ; elle, elle savait lire et écrire, c’était elle qui gérait la maison.

Vos études ont-elles été décisives dans votre parcours  de militant ?

Ah, tiens oui, j’ai été marqué par le fait que l’on m’a viré du lycée Fontenelle de Rouen, à six mois du bac ! En fait, avec des copains, en première on avait créé un club Paul Déroulède… et c’est ça qui m’a valu d’être renvoyé pour mauvais esprit.

Paul Déroulède, le porte-flambeau de la droite la plus  nationaliste à la fin du XIXe ?

Oui, c’est lui, ce réactionnaire, anti-communard en 1871, catholique inté- griste, papiste, ascète hystérique, sexiste, raciste, xénophobe, qui tenta en 1889 un coup d’État avec le général Roger, militariste, revanchard anti- boche pour « l’Alsace-Lorraine » !

Vous n’allez pas me dire que c’était votre héros ?

Non, bien sûr, tout le contraire ! Avec mes camarades, on l’avait pris comme symbole de tout ce que nous rejetions au lycée : on dessinait des Déroulède sur les tableaux noirs, et on se moquait comme ça de tout ce qui nous sem- blait réactionnaire dans les cours !

Déroulède vous servait d’exutoire !

On l’avait bien choisi, Déroulède ! Il est l’auteur des Chants du soldat et des Nouveaux Chants du soldat ou de Du Guesclin ! Un vrai poète de garnison ! Et les paroles de La Tour, prends garde, valent leur pesant d’or : « Tant pis pour celui qui tombe, vive la tombe, vive la tombe si le pays en sort vivant ! » Elles sont gravées dans le marbre, sur le socle de sa statue, à côté de la gare Saint-Lazare. Donc, à cause de Déroulède, et sans doute de mes turbulences, je suis passé en conseil de discipline et j’ai été viré pour « mauvais esprit ». C’était au mois de janvier, alors que je devais passer la première partie du bac en juin ! Pas sympathique, ce genre d’exclusion contre un fils d’ouvrier à six mois de l’examen. J’ai demandé six mois à ma mère, j’ai bossé seul, à la maison, et j’ai passé le bac en candidat libre, j’ai été reçu.

Donc vous avez pu réintégrer votre lycée pour la terminale ?

Eh non, ils n’ont pas voulu me reprendre ! Alors j’ai fait ma terminale dans un lycée de filles, le lycée des Bruyères à Sotteville-lès-Rouen. C’était la dernière année de la non-mixité. J’étais le seul garçon au milieu de 500 filles, elles portaient une semaine des blouses roses et la suivante des blouses bises… Et moi, j’étais le seul dispensé de blouse ! Le lycée est devenu mixte l’année suivante, mais je garde de très bons souvenirs de cette année-là.

Avez-vous été un bon élève ?

En philo, on peut dire oui ; pour ma première copie, j’ai eu 18, alors que la note suivante des filles de ma classe était à 12 ! Et j’ai eu le bac philo, grâce aux encouragements de ma prof, Jeannine Laéri ; pour moi, ça a été comme une revanche, parce qu’ils m’avaient viré pour mon « mauvais esprit »… J’avais  aussi la satisfaction d’être invité aux réunions du club de philo que les profs de Rouen avaient créé : c’était un tout autre monde que le mien. J’étais ébloui, naïvement. On y parlait à la fois de philo et de politique, une première initia- tion intellectuelle. Après mon bac, alors que j’étais en première année de fac, on me proposa de remplacer une des profs de philo du lycée des Bruyères, Marie-Claire Lascault, pendant les six mois de son congé de maternité. Sacré défi pour moi, tenir une classe de philo de quarante élèves ! J’ai rencontré il y a peu de temps, à Paris, son fils Michel Lascault qui est artiste : c’est le bébé qui est né pendant que je remplaçais sa mère !

Après le bac, cela vous a-t-il été facile de faire des études universitaires ?

C’est vrai que ce n’était pas évident. Quand j’avais été viré du lycée en pre- mière, ma mère, furieuse, déçue, m’avait dit : « Si tu ne peux pas avoir le bac, tu travailles ! » En fait, j’ai pu aller à l’université parce que j’étais fils unique ; mes cousins et cousines n’ont pas tous eu cette possibilité, parce qu’ils étaient dans des familles nombreuses.

Pendant ces années de votre adolescence à Rouen, qu’est-ce qui vous a poussé vers le militantisme ? Vos parents, peut-être ?

C’est vrai que mon père était à la CGT et votait communiste, mais il n’était pas militant, ma mère non plus. Oh, comme disait René, Antoinette avait « levé le poing » au temps du Front populaire… Non, la rencontre décisive a été celle avec Françoise, qui est devenue ma femme.

C’était au lycée des Bruyères, le lycée de filles où vous étiez le seul garçon ?

Non, pas du tout ! C’était bien avant : je l’ai rencontrée à 15 ans, et elle en avait 18. Dans un club de natation, le « Stade sottevillais cheminot club ». À l’époque, notre différence d’âge était nette. De plus, elle faisait de la politique, la culture politique lui avait été transmise par son père, Marcel Le Toullec, qui avait été soldat à Verdun en 14, puis résistant dès 1940 ; il était militant au PC. Il était cheminot aussi : « bête humaine », il conduisait les machines à vapeur. Il a pris sa retraite à 50 ans et il est décédé à 96 ans, c’est rare « plus de retraite que d’active » ! Françoise a été militante très jeune, elle était à la cellule du PC à l’hôpital psychiatrique de Rouen14.

Vous avez donc fait un apprentissage en politique, avec elle, dès le lycée ! Et ensuite, à la fac ?

J’ai pris ma première carte au PC et à la CGT en 1963, à 18 ans… Et à la fac à Rouen, j’ai été responsable à l’UNEF15 et à l’UEC16. En 1966, on était tout un groupe, une soixantaine, on s’est fait exclure de l’UEC.

Comme au lycée ! Pourquoi donc, cette fois ? Encore pour « mauvais esprit »?

Oui, c’est un peu ça… En fait j’avais rencontré les quatre frères Marx ! Denis, Jean-Pierre, Laurent et Francis… A la suite d’une manifestation bien agitée contre le « plan Fouchet », on s’est fait traiter de « trotskistes », alors que je n’avais même pas lu Trotski. En 1966, Yvon Bourges, à l’époque secrétaire d’État à l’Information de De Gaulle, a décidé d’interdire le film de Jacques Rivette, La Religieuse, une interprétation du roman de Diderot17. Pour protester contre cette censure, j’ai rédigé un tract très anticlérical que j’ai présenté à une A.G. de l’UEC : grand succès et applaudissements ! Mais le responsable de l’UEC a dit que c’était impossible que ce tract sorte, car le PC était en train de tendre la main aux catholiques.

Vous êtes majoritaire à l’UEC pour diffuser ce tract, mais c’est le Parti qui décide!

Oui, c’est ça ! Mais on a quand même sorti le tract signé UEC… On s’est fait virer de cette façon de l’UEC ; puis j’ai été exclu du PCF, la décision a été prise le 16 novembre 1966, au cours de deux réunions de cellule. La première fois, j’ai gagné le vote « normal », à la seconde, la salle était bourrée et prévenue contre moi, ça a été chaud, ça a duré quatre heures, j’ai résisté et j’ai été « suspendu ». Ça revenait à me virer pour cause de trotskisme, de maoïsme, de gauchisme, ils ne savaient d’ailleurs pas trop, tout y est passé. J’ai raconté cela dans Mai 68 histoire sans fin. Tout ça pour un tract contre la censure…

Et pour indiscipline caractérisée sans doute ! Vers où vous êtes-vous dirigé alors, politiquement parlant ?

Eh bien, vers les trotskistes ! J’ai eu le contact avec Alain Krivine, qui était dans la même situation à Paris, exclu de l’UEC. Alors en 1966, on a fondé

17) L’annonce du tournage [de Suzanne Simonin, la Religieuse de Diderot] entraîne la protestation d’associations catholiques qui jugent le film anticlérical [...]. Même si La Religieuse de Rivette met en lumière la pratique des vocations forcées et des fausses vocations, et la décadence des mœurs dans certains couvents au
XVIIIe siècle, c’est surtout l’évocation de l’homosexualité féminine qui fait scandale. (Source : dossier de la Bibliothèque Centre Pompidou 22 janvier 2014). La déci- sion d’annuler la censure du film ne sera définitivement confirmée par le Conseil d’État qu’en 1975.

 

ensemble la Jeunesse communiste révolutionnaire (JCR). (Plus tard, en 1969, ce sera la Ligue communiste). Le moteur de ce nouveau parti, c’était la critique du stalinisme, car le PC soutenait l’URSS à 300 %, alors qu’elle avait envahi la Hongrie…

C’était un des pics de la Guerre froide. Mais à Rouen, vous l’aviez ressentie ?

Ah oui, mais bien avant, en 1957, au travers du foot notamment : les Hongrois étaient venus jouer au foot à Rouen, au stade Robert Diochon, ils étaient en tournée politico-sportive. C’était une équipe mémorable ; d’ailleurs, j’ai ren- contré l’an passé, au Grand Journal de Canal Plus, Guy Roux, l’entraîneur, et il a été capable de me citer tous les noms des joueurs hongrois. Mais quand ils sont venus à Rouen, on était en pleine Guerre froide et il venait d’y avoir, en 1956, l’insurrection de Budapest réprimée par les Soviétiques.

Revenons en 1966 : vous créez la JCR avec Alain Krivine.

Oui, je suis alors étudiant en philosophie à la fac de Mont-Saint-Aignan et je crée et milite dans les Comités Vietnam en 66/67 ; ça nous occupe beaucoup, on a fait deux manifestations, Six heures pour le Vietnam, qui ont été un grand succès, avec d’excellents orateurs nationaux et internationaux, des spectacles, des artistes, et on a fait venir Mouloudji, Colette Magny… qui a d’ailleurs failli enfoncer ma deux-chevaux ! Et un leader vietnamien, Le Dinh Nanh. Avec l’Ager-Unef on combat le plan Fouchet, et les ordon- nances de De Gaulle contre la Sécurité sociale… Je commence à venir à Paris, soit pour les réunions de l’UNEF, soit pour celles du Comité Vietnam national (CVN, avec Laurent Schwartz), soit pour celles des JCR…

Après, je suis acteur au premier plan de mai 68 à Rouen. On lance la grève générale dès le premier jour – comme à Paris. On a un gros poids auprès des étudiants, des lycéens et puis des travailleurs… Ceux de Renault-Cléon, René Cottrez et Bernard Dehors, viendront me dire dans la nuit, après le 13 mai, qu’ils viennent d’occuper l’entreprise. On « règne » sur la ville. Ça démarre comme une traînée de poudre dans toute la vallée de la Seine… C’est là que je comprends ce qu’est une grande crise de type révolutionnaire et je m’y sens bien, j’y apprends à parler devant des milliers de gens…

La prise de parole, c’est toujours un apprentissage important dans un par- cours militant ?
Ce n’est naturellement pas inné : je faisais de courtes interventions au début, je rougissais, je bafouillais, j’étais embarrassé avant de commencer. Mais après, ça venait facilement. C’est l’apprentissage du militantisme…

Cela vous a conduit à devenir le tribun que vous êtesaujourd’hui.

Merci, si vous le dites oui ; mais un meeting devant 150, ou 5 000 ou 20 000 personnes, ce n’est plus pareil, ça se construit : j’ai dû beaucoup

Gérard Filoche, Rue Jeanne d’Arc à Rouen, le 11 mai 1968

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apprendre à changer de ton en permanence, user d’anecdotes, illustrer le sujet, pour obtenir l’attention. J’ai toujours un fil conducteur, mais ce que j’ai à dire, j’essaie de le dire avec des digressions concrètes, de la façon la plus vivante possible. Il faut parler avec son esprit, son corps et son cœur.

Vous avez été obligé de travailler pour vivre et faire vos études ?

Oui, et c’est pour ça que j’ai fait tant de boulots, j’avais pas un rond : j’ai été moniteur, puis pion, mais comme j’étais contractuel et militant, j’ai été viré ! Après, j’ai même été conducteur de train de marchandises ; on était deux dans la locomotive diesel, à l’époque. J’ai compris combien la vie des « rou- lants » était dure à cause des horaires en boucle, hachés sur trois semaines ; je l’ai fait huit mois, eh bien, même à 20 ans, ça épuise, et je vous le dis, je sais pourquoi je défends le régime de retraite spécial des cheminots. Ensuite j’ai été manutentionnaire, je déchargeais les camions, puis chauffeur livreur, tout ce qu’il faut pour survivre. Jusqu’à ce que je devienne permanent de la Ligue, journaliste à Rouge18.

C’était en quelle année ?

En 1970. J’anime le « secteur jeune » étudiant et lycéen. Dans les grèves des années 1970 à 1974. Des mobilisations, l’affaire Guiot, la circulaire Guichard, puis Richard Lahaye, jusqu’à la loi Debré. Et en 1971, 1973, sur- viennent le congrès d’Épinay, puis la signature du Programme commun. La LC19 ne comprend rien à cette résurgence des organisations traditionnelles du salariat. On croit que la période est ouverte à un nouveau parti révolu- tionnaire de la gauche et que nous allons vite le construire. On a, et j’ai, des

18) Rouge : journal hebdomadaire de la LCR.. 19) LC : ligue communiste page88image2600 page88image2760

positions erronées sur la nature du PS, celle du PCF, et on ne perçoit pas que leur accord offre une issue politique qui va forcément l’emporter.

À peine devenu permanent de la LCR, vous semblez déjà très critique ?

Oui, j’y défends le syndicalisme de masse, dans l’UNEF. Et dans la CGT. Je suis pour l’unité syndicale. Je suis pour un syndicat de collégiens, de lycéens, d’étudiants, de soldats… J’étais – et je suis toujours – pour ce qu’on appelle « le Front unique », c’est-à-dire l’unité « de classe » de toutes les organisations de la gauche dans un même front commun. Comme Trotski qui, en 1936, appelait dans Où va la France ? à un gouvernement PS-PCF, Blum-Cachin, mais sans les Radicaux.

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Quelle différence faites-vous entre les deux ?

Le Front populaire en 1936 incluait les Radicaux, qui étaient en fait un parti bourgeois. Pour moi, le front unique c’était un front élargi de la gauche PS et PCF, un front unique majoritaire contre la droite. Mais à la LC, devenue LCR, après la dissolution de juin 1973, j’étais en minorité pour défendre ce principe : ils me traitaient – à tort – de lambertiste20… C’étaient des batailles sans fin de tendances et de fractions ; les trots, à force de combattre les stals étaient marqués, ils n’étaient pas si démocratiques qu’ils auraient dû…

Alors vous quittez la Ligue ?

Non : en fait je suis militant dévoué pendant 30 ans, de 1966 à 1994, même si je suis en minorité à la LCR. Mais je reste permanent minoritaire, jour- naliste au quotidien Rouge, et j’écris mon premier livre, en 1984, Révolution portugaise, que la Ligue ne voudra pas éditer, parce qu’il n’est pas dans la ligne. La Révolution portugaise de 1974-75 est une excellente école pour comprendre ce qu’étaient les rapports du PSP21 et du PCP avec les mobilisations de masse.

Dans la LCR des années soixante-dix, il y aura beaucoup de conflits, sur le stalinisme, sur la lutte armée en Amérique latine, sur le Nicaragua, l’Iran, puis sur la Pologne… Mais à la fin, avec mes amis, nous ne pourrons plus nous faire entendre, ni nous exprimer. Ce fut dur, notamment pendant l’existence du quotidien Rouge, de mars 1975 à janvier 1979. Ma tendance obtient de 15 à 35 % des voix selon les congrès, de 1974 à 1979, mais influe peu. À un moment, ils me sanctionnent et me licencient ; je deviens ouvrier

20) Le courant dit « lambertiste » est un courant trotskiste impulsé par Pierre Boussel, alias Pierre Lambert, représenté par le Comité pour la reconstruction de la Quatrième Internationale (lambertiste), présent dans plusieurs pays du monde.

21) PSP : Parti socialiste portugais. PCP : Parti communiste portugais.

 

du livre, à Paris. Ça va durer presque deux ans, 1978 à 1979, années de la naissance de mes deux premières filles. Je serai à nouveau majoritaire en 1979, puis en 1981, mais à nouveau la pente naturelle de la majorité, c’est le gauchisme, pas le front unique…

Comment avez-vous obtenu ce travail d’ouvrier du livre ?

C’est la CGT qui avait le monopole de l’embauche des ouvriers du livre. Un de mes copains, Jean-Michel Vallantin, m’y avait fait rentrer. Je travaillais à la sortie des journaux, je faisais les paquets à la sortie des rotatives pour l’expédition de chacun des grands quotidiens.

C’était une bonne époque, sans doute ?

Oh oui, c’était en 1978/1979. Le salaire des ouvriers du livre était versé sur quatorze mois, avec huit semaines de congés payés, on gagnait bien à l’époque… même davantage que ce que j’aurai plus tard comme contrôleur du travail débutant. Le syndicat me donnait le planning, on disait d’ail- leurs : « Tu appelles Blanqui pour savoir où tu vas bosser. » Boulevard Blanqui, c’est le siège du Syndicat CGT du livre… J’étais « ficeleur ». Je faisais les paquets, avec ma « serpette », j’allais à l’Huma, à France soir, au Figaro, au Monde, au JDD, à Investir, et longtemps de nuit aux NMPP22, boulevard Mac-Donald.

Quand arrive votre rupture définitive avec la LCR ?

Nous regagnons une majorité à la Ligue en 1979. Je redeviens permanent. Le Matin titre : « Les amis de M. Krivine sont en minorité. » En 1981, Mitterrand gagne les élections et on rediscute sur l’attitude à avoir vis-à-vis du pouvoir,

22) NMPP : Nouvelles messageries de la presse parisienne

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en 1981, en 1983, en 1988… jusqu’à la déroute de mars 1993. Je suis à nouveau « dépermanentisé ». C’est à ce moment que je rentre au Ministère du travail. Avec mes amis, nous restons membres de la LCR jusqu’en 1994. Il y aura un grand désaccord sur la chute du mur de Berlin en novembre 1989. Je crie « Champagne ! », Daniel Bensaïd crie « Alka-Seltzer ! ». Je me réjouis de la chute du Mur ; il affirme que nous en construirons d’autres. L’effondrement du stalinisme est pour moi une victoire, les évènements sont perçus comme une défaite par la majorité de la LCR. Là, il surgit un désaccord théorique profond sur la place de la démocratie historique et pratique sur la construction du socialisme.

On va faire un premier bulletin en 1989 qui va s’appeler Vent d’est, puis en 1992, Démocratie et Révolution, puis Démocratie et Socialisme (D&S). Daniel Bensaïd va nous faire sanctionner par le congrès de juin 1994, qui va voter que nous sommes « hors normes ». Ce vote nous pousse dehors. On est 150, regroupés autour de D&S, quand on va ensemble décider collectivement de rejoindre le Parti socialiste. Si notre tendance part en été 1994, c’est finale- ment parce que nous rejetons la politique de dénonciation systématique de ce que fait la gauche et le refus de la majorité de la LCR de voter PS pour battre la droite en mars 199323. Et surtout l’incompréhension du rôle fon- damental de la démocratie dans le socialisme. Avec mes amis, j’ai finalement toujours été pour une politique de front unique, c’est-à-dire qu’on a une attitude de proposition et de construction envers toute la gauche, on suscite le débat, pas la polémique, on cherche l’unité, pas le clivage, on choisit les thèmes unificateurs, on avance dans l’action vers un seul objectif à la fois, on influence, on cherche à gagner une large majorité, pas à agiter l’exemple d’une minorité agissante. On ne cultive pas les noyaux d’avant-garde

23) 21 et 28 mars 1993 : élections législatives sous la présidence de François Mitterand, élu en 1988.

donneurs de leçons, éternels et vains, on s’éduque, on éduque, on fait faire aux autres le chemin qu’on a soi-même parcouru. L’action démocratique, collective, pour cela est une méthode, un moyen, un chemin et un but. Sans démocratie, pas de socialisme.

Actuellement, c’est votre position au Bureau national du PS : vous êtes à l’intérieur, vous critiquez fort et à voix haute, vous proposez des alternatives… et vous êtes rarement entendu. Ce n’est pas confortable…

C’est un beau et bon choix. Pas de regrets. Mieux vaut défendre ses idées au cœur de la gauche, que dans les marges de la gauche. On me dit souvent : « Tu as le goût d’être minoritaire. » Et je réponds : « Je n’ai pas de remords quand je vois ce que font les majoritaires ! »

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Comment peut-on convaincre les socialistes de changer quand on n’est pas dans le Parti ? Les gens ont l’impression qu’un parti doit être monolithique, mais non, au contraire ! Le PS choisit sa direction à la proportionnelle, ce qui lui permet d’exister de façon pluraliste et c’est comme cela que je suis au Bureau national ; et avec mes amis je défends librement, loyalement, publi- quement, les positions que la gauche socialiste défend.

Êtes-vous toujours partisan d’un front uni de la gauche ?

L’histoire nous rappelle la nécessité du front uni : quand Hitler menaçait en Allemagne, en 1930, il était minoritaire, alors que le PS et le PC, les deux grands partis ouvriers allemands, étaient majoritaires. Trotski appelait alors leurs militants à faire front ensemble, car l’unité était fondamentale pour empêcher le nazisme d’écraser la classe ouvrière. Mais au lieu de s’unir, socialistes et communistes se combattaient. Les staliniens de l’époque don- naient la priorité au combat contre le « social-fascisme ». Et les socialistes combattaient les staliniens. Alors Hitler est arrivé au pouvoir. Cette ligne de « front unique » de Léon Trotski, c’est la plus importante de l’histoire du mouvement social. Sans unité, rien de grand ne s’est jamais fait en France. Aujourd’hui, on a les congés payés, les 40 heures passées à 39, puis à 35, la Sécu, les retraites, le droit du travail, grâce à l’unité. Dans le PS, par exemple, Jean Poperen défendait « le front de classe ». Mitterrand a gagné grâce à l’unité. Lionel Jospin aussi, avec la gauche plurielle. Hollande aussi, d’ail- leurs, car sans les voix de toute la gauche, il ne passait pas en mai 2012.

La gauche, aujourd’hui, c’est 17 partis, 30 orientations, 8 syndicats. Le salariat organisé, c’est tout ça. Sans l’unifier dans la lutte comme dans les élections, pas de victoire. Dans le seul Parti communiste, il y a eu au der- nier congrès quatre plateformes différentes. Dans le Parti de gauche de Mélenchon, il y avait quatre textes différents, mais Mélenchon empêche

 

les tendances, ça le rassure peut-être mais il a perdu cinq à six dirigeants en agissant ainsi. Dans le NPA, il y a trois ou quatre plateformes, etc. Je suis pour un grand parti pluraliste de toute la gauche, à condition qu’il soit scru- puleusement démocratique.

Sans unifier toute la gauche, ce sont les sociaux-libéraux qui l’emportent et imposent à la gauche une politique droitière.

Vous n’êtes pas seul à la défendre au sein du Parti socialiste ?

Non, Jean-Christophe Cambadélis lui-même a défendu le « front unique » dans le passé, c’est la culture qu’il a tétée au biberon au PCI24 ! Et il est aujourd’hui premier secrétaire du PS. De même que d’autres anciens trots- kistes comme Julien Dray, Marie-Noëlle Lienemann, qui sont au Bureau national. Lionel Jospin, comme chacun sait, avait aussi cette culture. La gauche socialiste, depuis plus de 20 ans, a été matricée sur cette ligne uni- taire « rose rouge verte ».

Revenons à votre parcours professionnel. Comment êtes-vous devenu inspecteur du travail ?

J’ai passé plusieurs concours en 1982 dont celui de contrôleur du travail et j’ai été reçu premier : au tirage au sort, ils m’avaient interrogé sur le Front populaire ! Puis j’ai passé le concours interne d’inspecteur du travail en 1985, et j’ai été reçu troisième. J’ai commencé en Champagne-Ardenne, dans l’agriculture. Je me souviens du premier accident du travail rencontré : doigts gelés… Le salarié travaillait par moins 20 degrés dans une scierie agri- cole à Givet. C’était un souvenir pour moi, mon père avait eu les tendons

24) OCI : Organisation communiste internationaliste , devenue ensuite Parti commu- niste internationaliste (PCI), organisation trotskiste lambertiste.

des doigts coupés par un ciseau retourné sur sa meule. Puis j’ai exercé dans le 3e arrondissement de Paris à partir de 1989, pendant dix ans. Enfin, dans le 2e arrondissement autour de la Bourse.

Comment vous êtes-vous fait remarquer comme inspecteur du travail ?

Je ne me suis pas faire « remarquer », j’ai fait mon boulot. Notamment contre les ouvertures illégales du dimanche dans le IIIe arrondissement : 42 dimanches de contrôle, 420 procès-verbaux. Martine Aubry à la Rochelle, en août 1997, avait dit publiquement que « j’étais le meilleur inspecteur du travail de France ». J’ai commencé par écrire des articles sur les conditions de travail des salariés, un peu comme un inspecteur du début du siècle dernier dont le nom était Pierre Hamp. Puis j’ai écrit des bouquins comme Balladur et le chômage de masse ou Carnets d’un inspecteur du travail, puis sur les 35 heures25. J’ai fait des centaines de réunions comme militant politique et syn- dical à partir de chacun de ces livres. Des journalistes m’ont repéré sur le droit du travail. Oh, j’avais déjà fait des émissions de télévision ou de radio, les pre- mières en 1971, elles sont dans les archives de l’INA. Mais autour des années quatre-vingt-dix, à partir notamment de l’émission La Marche du siècle, avec Jean-Marie Cavada, puis avec Michel Field, on m’invite comme inspecteur du travail : je m’aperçois que je défends ainsi mieux le Code du travail, en le vulgarisant. Je ne fais pas de théorie, je parle de cas exemplaires, c’est du concret et c’est écouté, entendu. Il s’agit de la vie intime de millions de sala- riés. J’ai continué d’écrire des « Carnets d’un inspecteur du travail », j’aurais pu en faire un tous les six mois. Puis j’ai écrit des articles, des chroniques, dans Siné Hebdo en 2008, puis avec plaisir dans L’Humanité Dimanche… Le droit du travail, c’est un combat essentiel, vital, public ; il ne se mène pas

25) Cf. bibliographie de Gérard Filoche à la fin du livre.

 

« discrètement », mais au contraire avec tambour et trompette. Il faut faire du tam-tam en permanence pour défendre nos droits dans les entreprises.

Mais vous avez été sanctionné comme inspecteur. Qu’est-ce qui vous a été reproché ?

Sous le motif écrit et répété chaque année dans mon dossier (« continue de s’exprimer dans les médias »), l’administration me supprime quand même toutes mes primes pendant dix ans, à partir des années 2000. Je vais avoir une menace de « blâme » en 1999, mais elle va être heureusement écartée. Un procès sera suscité par un patron (celui de la société Guinot) contre moi, et l’administra- tion (le directeur général du Travail, Jean-Denis Combrexelle) refusera de me défendre ; l’affaire durera 8 ans de 2004 à 2012, mais je gagnerai.

En fait je n’ai cessé de m’exprimer, et j’ai eu raison : le droit du travail, ce n’est pas seulement des contrôles, des visites, des observations, des mises en demeure et des procès-verbaux, c’est aussi une mission définie par l’OIT. La convention 82 de l’OIT confie aux inspections « la mission d’alerter les gouvernements en place sur le sort qui est fait aux salariés ». J’ai alerté ! J’ai accompli cette mission publique sans céder. Un inspecteur doit être indé- pendant mais pas neutre. Il doit imposer aux patrons le respect du Code républicain, et pour ça, il faut un climat d’éducation, de compréhension, d’approbation, et non pas une période de dénigrement, de recul des droits des salariés comme le Medef veut l’imposer.

Deux de nos collègues Sylvie Tremouille et Daniel Buffiéres ont été assassinés le 2 septembre 2004 à Saussignac en Dordogne, par un propriétaire terrien, ancien militaire, ancien patron d’une boite d’assurances, qui exploitait illéga- lement des immigrés dans ses 35 hectares de vignes et de pruniers. La réaction des pouvoirs publics, à l’époque Chirac, Raffarin, Gaymard, Sarkozy, Borloo, a été en dessous de tout. C’était un fait de société et non pas un « fait divers ». Il a fallu batailler durement et mobiliser tout le corps de l’inspection pour que

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la presse en parle à la hauteur des aspects politiques du crime commis contre des agents en mission pour défendre le droit du travail26.

Revenons à votre arrivée au PS et à votre fonction d’inspecteur du travail. Martine Aubry devient ministre et c’est le temps des 35 heures : comment cela se passe-t-il ?

En 1994, Henri Emmanuelli est premier secrétaire du PS et signe l’ap- pel pour une loi pour les « 35 heures hebdomadaires sans perte de salaire », lancé par des syndicalistes, et que Démocratie et Socialisme propage. Juste au moment où nous faisons la jonction avec le PS, cela ne peut tomber mieux. Lorsque nous aurons fusionné avec la gauche socialiste de Dray, Mélenchon, Lienemann, Désir, Rossignol, lors des grandes conventions du PS de 1996, en mars, juin et décembre, on bataillera à fond pour faire avan- cer des propositions en droit du travail (droit d’avis conforme des comités d’entreprise, contrôle des licenciements…). On y défendra surtout les 35 heures mais on ne dépassera pas 33 % des voix… C’est Lionel Jospin, tout seul, qui va nous donner raison, le 17 avril 1997 à l’émission « 7 sur 7 », lorsque Chirac dissout l’Assemblée nationale : il propose, en direct, « 35 heures hebdomadaires sans perte de salaire ». C’est parti… Il gagnera grâce à ce mot d’ordre !

Il fera voter la loi en deux parties, en juin 1998 et en décembre 2000. Ce sera une rude bataille pour que ça aille jusqu’au bout. Mais ce sera le seul moment, en 30 ans, où le chômage de masse reculera : à croissance égale, il y aura 400 000 emplois de plus, créés à cette période, en 2000, que dans tous les autres pays comparables.

26) Cf. On achève bien les inspecteurs du travail. Gérard Filoche – Ed. Gawsewitch, 2005.

J’ai écrit de nombreux livres, seul ou avec des camarades de D&S, de la gauche socialiste, sur cette bataille des 35 heures. Elle a duré 5 ans. Et depuis plus de 10 ans, la droite et le Medef veulent les défaire.

Mais ce qui est à l’ordre du jour maintenant, ce sont les 32 heures et les 30 heures. On a 6 millions de chômeurs ! Et la poussée démographique depuis l’an 2000 va nous amener 850 000 jeunes par an sur le marché du travail à partir de 2018. Il n’y aura pas de réduction du chômage de masse sans réduction de la durée du travail. Hélas, à mi-mandat, François Hollande ne soutient pas cette idée.

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Mais vous avez été aussi l’objet de procès dans  l’exercice de votre métier d’inspecteur du travail ?

Ah, le procès Guinot ! C’est une histoire que je n’ai pas vue venir. On est en juillet 2004, je vais à une réunion banale d’un comité d’entreprise de mon secteur, c’est la deuxième plus grosse entreprise d’esthétique, dont les locaux sont rue de la Paix, dans le 2e arrondissement de Paris. La femme que je suis venu assister – nous l’appellerons Nassera – revient de congé de maternité, elle est depuis six ans cadre commercial, d’origine arabe, très efficace pour les ventes dans tout le secteur du Moyen-Orient. Quand elle veut reprendre son poste, ils l’affectent à la zone Pacifique/Amérique latine, ce n’est pas sa zone, pas sa langue ; le Code du travail dit que la femme doit avoir à son retour de congé de maternité un « poste identique ou similaire », donc pas forcément le même poste qu’avant son congé… Tout le conflit commence.

Quels sont les motifs de sa mise au placard ?

Les patrons sont toujours durs avec les femmes à leur retour de couches. Nassera vient à ma permanence de l’inspection pour m’expliquer sa situation, mais aussi les conditions de travail des 250 cadres au siège : 41 heures payées 35… Les heures sup non rémunérées, la direction les appelait « les heures philanthro- piques » ! Et pas de comité d’entreprise, alors qu’ils dépassaient largement les seuils prévus par la loi. Quand cette femme cadre se plaint à l’Inspection, on lui explique : « On va faire respecter le droit, mais si vous voulez vous défendre, il faut aller voir les syndicats. » C’est ce qu’elle va faire… Elle sera très courageuse. On ne le sait pas alors, mais cela lui vaudra, et me vaudra, quatorze procès en huit ans.

S’est-elle syndiquée, quand elle a été confrontée à cette situation ?

Oui, à la CGT, et elle est même devenue déléguée syndicale. En conjuguant les efforts, avec son syndicat et avec mes interventions d’inspecteur, on finit par réussir à imposer la création d’un comité d’entreprise. Mais le patron le rend vain : il n’y aura qu’un collègue cadre dans ce C.E. et les élus seront ceux que la direction aura poussés à se présenter.

Et il y a donc eu quatorze procès ? Aux prud’hommes ?

Oui, le premier recours qu’ils ont intenté, c’était déjà pour la licencier. Mais comme elle était salariée « protégée », en tant que déléguée syndi- cale, il fallait demander l’avis du C.E., qui est purement consultatif, mais aussi l’autorisation de l’inspecteur du travail. J’ai refusé de la donner au motif que cela revenait à la discriminer à son retour de congé de mater- nité. Mon directeur me dit : « Ce n’est pas prouvé. » Et il casse ma décision sur le fond, mais la maintient sur la forme, car « ils n’ont pas consulté le C.E. »…

En fait, ce directeur confirme qu’elle n’est pas licenciée, mais sans se prononcer sur le fond.

C’est exactement ça. Évidemment, ses employeurs ne sont pas d’accord pour la garder. Alors, ils vont convoquer pour de bon le C.E. pour respecter la forme, en le « consultant ». Avis favorable dudit C.E., bien sûr, puisque l’élu était pro-direction. Mais moi, je maintiens mon refus d’autoriser le licencie- ment pour le même motif : discrimination au retour de congé de maternité ! La direction s’énerve et demande une troisième fois l’autorisation de licen- ciement avec un autre argument : Nassera avait une semaine de congés payés à prendre en juin 2004, elle en fait la demande dès le mois de mars, par mail, à son chef hiérarchique, donc en respectant les délais de préve- nance. Et elle part en congés. Mais pendant ses vacances, le patron l’appelle en disant qu’elle n’a pas eu d’autorisation signée ; comme elle lui rétorque qu’elle en a une, il envoie chez elle un huissier pour récupérer le papier. À son retour, faute lourde ! « Faux en écriture, signature imitée sur le formulaire

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d’autorisation de congés », disent-ils. Ils iront jusqu’à faire intervenir un gra- phologue pour tenter de le prouver.

Et alors ? Ce sera la dernière tentative des patrons ?

Non, on ne baisse pas les bras ! La direction fait une nouvelle demande de licenciement, le C.E. est (re)convoqué pour donner son avis. Mais cette fois- ci, Nassera n’a plus de salaire car elle a été mise à pied pour faute. On est fin juillet, elle risque de passer deux mois sans salaire, je décide alors de me pré- senter dans l’entreprise le jour de la convocation du C.E., qui est bidon. Je fais mon enquête de façon sereine, j’interroge des salariés sur place ; ils n’ont pas eu besoin de bulletin signé pour formaliser leur départ en congés, c’est donc de la discrimination d’en avoir exigé un pour Nassera. Celui qu’elle a présenté est-il un « faux » ? Son chef de service est embarrassé : « Je ne me souviens plus, je peux l’avoir signé comme je peux ne pas l’avoir signé. Ça peut être ma signature, comme ça peut ne pas l’être. » Trois ans plus tard, ce chef de service sera lui-même viré et il dira qu’il avait bien signé le formu- laire ! Mais entre-temps le C.E. a donné de nouveau un avis favorable à son licenciement, et je dois, pour l’éviter, donner de nouveau un avis négatif. Invraisemblable, cet acharnement. Car ce n’est pas fini.

Que se passe-t-il ? Vous êtes de nouveau désavoué en partie par votre hiérarchie, comme pour le premier refus d’autoriser le licenciement ?

Pas en partie, totalement. Et cette fois-ci, c’est le Directeur général du travail en personne, Jean-Denis Combrexelle, qui casse ma décision… Dans une lettre datée du 10 décembre 2007, il répond au juge qui lui demande si un inspec- teur peut assister à une réunion de C.E. : « Je considère que la participation de l’inspecteur à la réunion, et sa prise de parole avant le vote, sont de nature à troubler les opérations de vote et vicier la procédure. Le délit d’entrave au fonctionnement du comité d’établissement pourrait être évoqué en fonction des circonstances. » Sauf que le vote est « fait » d’avance, et que le CE est totalement bidon, son avis indicatif : je n’avais donc ni sens, ni besoin, ni intérêt à « troubler les opérations de vote ».

Pourtant les inspecteurs du travail peuvent participer à des C.E. !

Effectivement, rien dans le Code du travail n’interdit à un inspecteur de se rendre à un C.E. Il peut même convoquer une réunion de C.E. et la présider, s’il juge que ce C.E. ne fonctionne pas correctement. Il peut y être invité, soit par le C.E., soit par l’employeur, ce qui arrive. Les comptes ren- dus de C.E. doivent être envoyés à l’inspecteur à sa demande. Si bien que, dans les états de visite mensuels des inspecteurs, il existe une croix à cocher, en face de la question suivante : « À combien de C.E. ou C.C.E. vous êtes-vous rendu ce mois-ci ? »

Et l’entreprise porte plainte contre moi pour « chantage » et intimidation du C.E. ! Je suis mis en examen le 21 novembre 2008 et renvoyé en audience correctionnelle le 21 novembre 2010 pour « entrave au C.E. ». La requalifi- cation en délit a été effectuée par le Parquet lui-même dans un réquisitoire supplétif. J’encours un emprisonnement d’un an et une amende de 3750 euros en vertu de l’article L.2328-1 du Code du travail.

Alors que vous ne faisiez que votre travail d’inspecteur du travail !

Oui ! J’estime avoir fait ce matin-là le travail d’un inspecteur chargé de faire respecter l’état de droit dans cette entreprise, en opportunité et en urgence, dans une situation critique où l’ordre public social était en cause. Et pour- tant, je ne gagnerai cette évidence que le 6 juillet 2012 devant le Tribunal pénal : le Tribunal dit qu’il n’y a pas matière, que le C.E. ne fonctionnait pas.

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Nassera va gagner tous ses procès, pour ses droits de déléguée syndicale, pour ses droits de femme de retour de congé maternité, pour discrimination. Le Tribunal administratif désavoue Jean-Denis Combrexelle, et elle est réinté- grée dans l’entreprise ! Mais à ce stade, la direction finit par lui proposer une transaction amiable avec une forte indemnisation à la clé. Elle a une grande compétence et a retrouvé du travail, elle a un deuxième enfant et une belle carrière. Elle a eu du « cran », et elle exprime bien la souffrance qui a été si longuement la sienne pour faire valoir ses droits élémentaires contre un vrai complot manichéen, d’un patron sans scrupule. En fait, si l’inspecteur du travail que j’étais n’avait pas agi comme je l’ai fait, et si elle n’avait pas eu le courage de se battre avec une telle ténacité, elle aurait été sanctionnée par une direction toute-puissante de « droit divin » qui ne tolère ni syndicat, ni contestation dans son entreprise.

Donc victoire sur toute la ligne, mais au bout de quatorze ans de procédures ! Et vous, avez-vous laissé des plumes dans cette bataille pour la reconnaissance du droit ?

Plutôt, oui… Car Jean-Denis Combrexelle m’avait à un moment convoqué pour me menacer en direct. « Des millions de Français voient l’Inspection du travail à travers vous, hélas ! », m’avait-il dit en exigeant que je me taise et que je travaille selon ses normes. Aucune aide, aucun entretien à propos de ce procès Guinot (dont je pense qu’il se réjouissait, et peut-être l’attisait), et il ne m’avait pas accordé la protection fonctionnelle (c’est une aide financière dont peut bénéficier tout fonctionnaire attaqué en justice, alors qu’il est dans l’exercice de ses fonctions). Les frais de justice ont coûté cher, mais une bonne partie a été couverte par une généreuse souscription, suite à une péti- tion qui a recueilli 42 000 signatures – dont celle de François Hollande –,

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et grâce à un site (www.solidarité-filoche) où tout cela fut rendu public et expliqué au fur et à mesure. Il y eut deux « mini-manifs » devant le palais de justice de Paris en 2010 et 2012, où plusieurs centaines de proches et de nombreuses personnalités de toute la gauche sont venus me soutenir. J’ai été touché par l’immense affection qui m’a été donnée par des dizaines de milliers de gens en cette circonstance, et je n’ai de cesse de les remercier.

Et le patron de cette entreprise a tout perdu dans cette procédure longue de quatorze ans.

Tout perdu ? Non, pas vraiment. Il a économisé sur cette période des millions d’euros d’heures supplémentaires que je ne pouvais plus contrôler, car il ne m’était plus vraiment possible de mettre les pieds dans la boîte. Il faut dire aussi qu’il avait choisi Maître Varaut, qui fut l’avocat de Maurice Papon, lors de son procès en crime contre l’humanité. C’est un des avocats de l’UIMM27.

Je crois que vous avez eu aussi des démêlés juridiques avec l’UIMM ?

C’est le moins que l’on puisse dire : l’UIMM m’aura ainsi intenté trois procès ! Le premier en 1999, j’étais sur la liste du Parti socialiste pour les élections européennes. Et pendant la campagne, j’ai dit sur Radio France- Melun : « Les patrons trichent contre les 35 heures ». Le patron du Medef de Seine-et-Marne m’a poursuivi devant les tribunaux pour « diffamation et atteinte au moral des entreprises ». Mais c’est lui qui a été condamné pour abus du droit d’ester en justice, à 10 000 francs !

Autre procès en 2001 : dans la revue mensuelle Démocratie et Socialisme, j’avais mis la photo de Denis Kessler, alors numéro deux du Medef, avec

27) UIMM : Union des industries et des métiers de la métallurgie. Organisation pro- fessionnelle des entreprises de ce secteur.

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une cible indiquant « ennemi public numéro 1 ». Quand le procès a débuté, pour me défendre, j’ai rappelé que c’était Jean Gandois28 lui-même qui avait dit : « Il faut des tueurs à la tête du Medef ». Deux ministres en exercice étaient dans la salle pour me défendre, Jean-Luc Mélenchon et Marie-Noëlle Lienemann. Le président du tribunal a condamné Denis Kessler à 40 000 francs de dommages et intérêts pour abus du droit d’ester en justice. Et de deux !

Vous avez donc payé de votre personne pour la défense du droit du travail.

Ainsi, jamais aucun procès intenté contre moi n’a été gagné par la partie adverse, bien au contraire. Pourtant j’ai été pénalisé : j’aurais pu accéder à la fin de ma carrière à l’échelon le plus élevé, Directeur du travail. Je n’ai pas eu droit à cette promotion, j’ai perdu mes primes et ma retraite n’est pas ce qu’elle aurait pu être. Je pourrais faire plus de voyages avec mes enfants et petits-enfants !

J’ai quand même eu une forme courte de compensation, ou de reconnais- sance, comme vous voudrez : Lionel Jospin m’a nommé « personnalité qua- lifiée » pendant deux ans, de 1999 à 2001, au Conseil économique et social (CES). J’allais une journée par semaine au palais d’Iéna et j’ai même eu le temps et l’énergie d’y rédiger un rapport publié au Journal officiel, adopté par le CES, sur les « 20 ans des CHSCT ». Malheureusement, c’est François Fillon qui est venu plancher sur ce rapport devant le CES en 2002, mais en ignorant son contenu et en faisant quelque chose qui ne se fait, paraît-il,

28) Jean Gandois, alors président du CNPF (Conseil national du patronat français), démissionne de ses fonctions en 1997 en affirmant qu’il faut « un profil de tueur » pour tenir ce poste. C’est « le baron » Ernest-Antoine Seillière qui lui succède à
la tête du syndicat du patronat, rebaptisé Medef (Mouvement des entreprises de France) en 1998.

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jamais : à aucun moment il n’a cité le nom de l’auteur du rapport, alors que j’étais assis au premier rang, là, sous ses yeux. Dix ans après, je lui ai dit ma rancune en le croisant sur un quai de gare à Arras.

Je vous sens très amer. Mais au travers de tous ces combats, vous avez gagné l’estime de ces dizaines de milliers de personnes qui vous ont suivi et soutenu. Et vous avez toujours une forte légitimité auprès de vos pairs, les contrôleurs et les inspecteurs du travail.

Oui et non ! En 2003, le nouveau directeur de l’Institut du travail a accueilli la promotion en leur disant : « On va vous former comme de vrais inspecteurs du travail, pas des Gérard Filoche. » Mais la promotion a été unanime pour clore son cycle de formation… en m’invitant ! Soixante nouveaux inspec- teurs m’ont demandé d’intervenir et sont venus m’écouter, et je considère que c’est un échec dans la tentative de normaliser l’Inspection du travail. L’un d’eux m’a même dit : « Si j’ai passé le concours, c’est à cause de toi ! » J’en ai été très ému.

En quoi consiste cette menace de canalisation de l’Inspection du travail que vous évoquez ?

Le projet de loi Sapin-Rebsamen-Robillard, qui vise à casser l’Inspection du travail, est un cadeau au Medef, en « dessous de table » du pseudo « Pacte de responsabilité ». Il remet en cause trois principes fondamentaux du métier : la territorialité, le caractère généraliste et l’indépendance des inspecteurs du travail.

En clair, quels sont les risques ?

Les inspecteurs du travail ne seront plus attachés à un territoire, ils pourront être mutés au bon vouloir de leur hiérarchie. Certains seront intégrés dans

page106image18344 page106image19104 des « brigades de spécialité » et ne pourront alors plus intervenir sur l’en- semble du droit du travail, mais sur des « compartiments » de celui-ci. Enfin, c’est l’administration – et non plus les IT – qui va décider des sanctions envers les entreprises, par observation, mise en demeure ou procès-verbal. Mais aussi par des sanctions administratives… négociables en « plaider-cou- pable ». Finalement, c’est le droit pénal du travail qui va être gravement affai- bli. Autrement dit, la DIRECCTE prend le pouvoir et va être en position de négocier politiquement les pénalités avec les patrons lorsqu’ils ne respectent pas le Code du travail.

Vous craignez donc une fragilisation irréversible des inspecteurs du travail dans leurs missions ?

Oui, précisément, et c’est un comble car le projet de loi s’intitule Pour un ministère du Travail fort, alors qu’il va à l’encontre d’une Inspection du travail forte. Il faut que les députés de gauche rejettent cette loi qui fait l’objet de 100 % d’opposition parmi les syndicats dans l’Inspection du travail.

Au final, tout au long de votre vie, vous êtes parti en guerre contre l’entreprise de démolition du Code du travail que fomentent les organisations patronales. Êtes-vous toujours optimiste quant à l’issue ?

Si je n’avais pas été militant, ce métier d’inspecteur du travail me l’aurait fait devenir. J’aime à dire que : « Tout corps plongé dans l’entreprise reçoit une poussée égale à l’exploitation qu’il subit. » Ma colère vient de la ruine des légi- times espoirs de reconstruction du Code du travail, alors que la gauche est arrivée au pouvoir grâce aux 70 % des salariés qui ont voté pour elle. Au lieu d’effacer les reculades de la droite, le gouvernement de gauche, pour lequel nous avons voté et que nous soutenons, les entérine et en rajoute.

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Est-ce un aveu de désespoir ?

En aucune façon ! Je suis un optimiste viscéral. Ça fait 51 ans que je milite, comme syndicaliste et à gauche. La démocratie vaincra. Et le socialisme s’imposera comme une idée neuve. Il y a 24 millions de salariés et 1,2 mil- lion de patrons. Les salariés sont plus nombreux, c’est nous qui aurons force de loi et tôt ou tard la révolte, la lutte, le droit l’emporteront, lorsqu’une occasion propice surgira. Comme je l’ai dit dans un de mes livres, un autre Mai 68 est possible, Mai 68, c’est une histoire sans fin.

Le droit du travail, je le répète en conclusion, c’est fondamental dans une civilisation : ce sont les salariés, 93 % des actifs, qui produisent les richesses et n’en ont pas la part qu’ils méritent. Un bon Code du travail, ça garantit un bon salaire. Un bon Code du travail, ça garantit l’emploi. Un bon Code du travail est nécessaire à la dignité des humains dans toute entreprise.

Les idées selon lesquelles il faudrait abaisser les droits du travail pour « pro- duire plus » et « être plus compétitifs » ont quelque chose d’obscurantiste et de barbare. Ce sont les salariés bien formés, bien traités, bien payés, qui produisent le plus et le mieux.

 

Oui les CHSCT sont utiles

Pourquoi Macron supprime t il les CHSCT cette avancée historique pour la prévention en matière d’hygiène, de sécurité et de conditions de travail ? Il n’y en avait seulement 22 000 pour 1,2 million  d’entreprises. Quel est son but ?

Je me souviens encore, en tant qu’inspecteur du travail, d’une réunion CHSCT d’une entreprise de pharmacie de 850 salariés répartis, au plan national, dans des établissements de 40, de 150, de 200 salariés et dans plusieurs petites unités de 15 à 30 salariés. Le CHSCT était national, les 8 membres étaient venus de différentes unités de production, ce qui avait l’avantage de favoriser une vision d’ensemble. L’ordre du jour imposait un examen des « bonnes pratiques de fabrication » propres à cette branche. On examinait le déroulement prévisible des futures « campagnes », périodes où le nouveau vaccin adapté à la grippe, une fois qu’elle était identifiée, devait être produit de façon intensive : quelles équipes, quelles cadences, quels horaires, quelles primes, tout était sur la table, tant il est vrai que les discussions d’un CHSCT débordent sur tous les sujets stimulées par la présence de l’inspecteur, du médecin du travail et de l’agent de la Caisse régionale d’assurance maladie

Ce jour là, le médecin du travail fit remarquer qu’il y avait des « gros problèmes d’horaire ». Il avait noté, dans un centre parisien, la grande fatigue et le taux élevé d’absentéisme pour maladie, depuis que l’horaire avait été porté…  à 12 h par jour ! L’incident avait alors éclaté, inévitable : la DRH qui représentait la direction se mit en colère et, cinglante, fit remarquer au médecin que « se préoccuper des horaires ne relevait pas de ses fonctions ».

Immédiatement, l’inspecteur que j’étais, avait pu protester qu’il n’avait pas été informé de tels horaires (réalisés dans un établissement hors de sa zone de compétence géographique) : je défendis le médecin du travail, affirmant qu’il était bien dans son rôle, que sa présence et la mienne servaient à cela, et j’exigeais que la DRH me communique tous les relevés d’horaires de ce centre où les durées maximales quotidiennes – pourtant d’ordre public – n’étaient pas respectées avec des conséquences néfastes sur la santé des salariés. La DRH était furieuse que ce fait ait été porté à la connaissance du CHCST, devant tous les autres salariés de tous les centres. Son interpellation du médecin démontrait son refus que celui-ci soit indépendant d’elle, employeuse.

Heureusement que le pouvoir de sanction de l’inspection existe pour peser en pareil cas. Sans observateurs, le CHSCT n’aurait pu ni savoir, ni mettre fin à cette grave infraction. Comme quoi les différents acteurs « extérieurs » présents aux CHSCT sont bien complémentaires et les réunir tous les 3 mois n’est ni un luxe ni une perte de temps.

Sans CHSCT indépendants, il n’y aura jamais le temps ni les moyens d’explorer avec les salariés concernés les risques dans les entreprises.

 

(Cf. étude sur les « vingt ans de CHSCT », avis du CES adopté en octobre 2001, Journal Officiel – il n’y a que 22 000 CHSCT sur 1,2 million d’entreprises : seulement 3 % qui ont plus de 50 salariés est concerné. les CHS a l’origine ont été créés pour que les questions de sécurité soient abordées avec les salariés eux mêmes, sinon quand c’est une réunion » mixte » de type CE ou conseil d’entreprises, elles sont toujours sous estimées, reléguées au dernier point de l’ordre du jour et maltraitées ou pas du tout traitées).

 

lire l’Humanite dimanche chaque semaine chronique depuis 2010  n° 355   »au boulot » Gérard Filoche

 

 

« Il faut un discours sincère à la tête du PS » @gerardfiloche #LCImatin 8 h 40 8 h 55 jeudi 10 août

 

 

 

c’est ici : https://we.tl/rEnVBpLxcO

un bilan des CHSCT adopté et publié par le CES (JO 12 nov 2001 : il n’y en avait que 22 000 (pour 1,2 million d’entreprises)

Cette information est publiée dans la langue originale. Elle a été diffusée par l’Observatoire européen des relations industrielles (EIRO) comme service de la base de données EIROnline. EIRO est un projet de la Fondation européenne pour l’amélioration des conditions de vie et de travail. Néanmoins, cette information n’a été ni éditée ni approuvée par la Fondation, ce qui veut dire que celle-ci n’est pas responsable de son contenu ou de son exactitude. Ce texte relève du Centre national EIRO qui a fourni l’information. Pour plus de détails, voir l’information “About this record” dans l’enregistrement EIROnline auquel est relié cet article.

FR0201101FFR

Odile Join-Lambert

France

Les comités d’hygiène et sécurité et des conditions de travail (CHSCT) depuis vingt ans

Le Conseil économique et social a récemment fait paraître une étude [Gérard Filoche (étude présentée par), Vingt ans de comité d’hygiène et sécurité et des conditions de travail, Conseil économique et social, Paris, Journaux officiels, 12 novembre 2001] sur l’évolution des missions et de l’action des CHSCT, auxquels le législateur a accordé il y a vingt ans l’autonomie juridique en les consacrant comme les premiers acteurs chargés dans l’entreprise de la prévention des risques professionnels. Fondé essentiellement sur des enquêtes de la Direction de l’animation de la recherche des études et des statistiques du ministère de l’emploi et de la solidarité (DARES) et de la Caisse nationale de l’assurance maladie des travailleurs salariés (CNAMTS), le rapport de Gérard Filoche offre un bilan à la fois juridique et statistique sur l’évolution des missions des CHSCT depuis la loi de décembre 1982 et sur leur  mise en œuvre dans les secteurs privé et public.

Les CHSCT, de la théorie…

Dernier texte issu du rapport Auroux sur les droits des travailleurs, la loi du 23 décembre 1982 institue le nouveau CHSCT en regroupant l’ancien comité d’hygiène et sécurité et la commission pour l’amélioration des conditions de travail : la compétence unique reconnue au CHSCT doit ainsi permettre de favoriser un examen global des problèmes, intégrant tant les aspects économiques et organisationnels que la politique de santé ou de sécurité. Le CHSCT, dont la constitution est obligatoire pour les établissements de plus de 50 salariés, doit être consulté avant toute décision modifiant de façon importante les conditions de travail.

Outre l’extension des attributions du CHSCT aux domaines des conditions de travail, le législateur a transformé la nature juridique de l’ancien CHS qui, d’organisme spécialisé à vocation essentiellement technique, devient une nouvelle institution représentative du personnel à part entière. Une innovation importante a été introduite par l’instauration d’un droit de refus de travailler dans des conditions dangereuses. Le CHSCT a enfin la possibilité de réaliser des enquêtes et de faire appel à des expertises.

Depuis 1982, les missions des CHSCT se sont encore étendues. Il existe de nombreux cas où le CHSCT doit être obligatoirement consulté, non seulement pour les équipements de protection, la prévention des incendies ou les évacuations mais aussi pour des cas spécifiques comme les risques liés à l’amiante ou le harcèlement sexuel ou moral. Les CHSCT ont enfin un rôle en matière de protection de l’environnement.

Le législateur semble donc avoir voulu leur confier des responsabilités très étendues, en les plaçant au cœur de l’ensemble du dispositif de protection contre tous les risques professionnels, et les a associés dans leur œuvre de prévention à d’autres acteurs importants comme la médecine du travail.

…à la pratique

Cette consécration juridique s’est traduite dans les faits, puisqu’il existe aujourd’hui 22 000 CHSCT regroupant 140 000 membres et couvrant 73 % des entreprises concernées. Mais ces institutions sont confrontées aux limites des moyens d’action dont elles disposent.

Toutes les entreprises de plus de 50 salariés sont concernées, c’est-à-dire en théorie un salarié sur deux. Mais la couverture est en fait inférieure puisque 7,1 millions de salariés sur 14,7 en 1999 travaillent dans des entreprises de moins de cinquante salariés. La présence syndicale est très favorable aux CHSCT puisque 82 % des établissements qui ont à la fois un comité d’entreprise et un délégué syndical ont un CHSCT, contre seulement 62 % des établissements qui ont un comité d’entreprise mais pas de délégué syndical.

La répartition des CHSCT par secteur d’activité montre que leur implantation est plus faible dans le secteur des services et dans celui du bâtiment et des travaux publics (BTP) où prédominent des petites et moyennes structures. Les taux de couverture de 65 % dans le BTP, 66 % pour le service aux entreprises, 62 % dans la santé et l’éducation et 47 % dans les services aux particuliers correspondent aussi à des secteurs où la présence des délégués du personnel, des comités d’entreprises et des délégués syndicaux est généralement la plus faible.

Le rapport entre les moyens et les besoins est apprécié dans l’étude au regard de la fréquence, par taille d’entreprise, des risques en matière d’accidents du travail et de maladies professionnelles. Cette fréquence est double dans les établissements de 20 à 49 et de 50 à 100 salariés par rapport aux établissements de plus de 300 salariés. C’est donc là où il a le moins de CHSCT qu’il y a le plus d’accidents et de maladies professionnelles. Or il existe une tendance à la baisse du nombre des CHSCT dans les petites et moyennes entreprises, alors que la tendance est plutôt à la progression dans les grandes. Les CHSCT existent donc là où les facteurs de risque sont globalement les moins fréquents.

Si les CHSCT ont eu manifestement une action positive au niveau micro économique, leur bilan est plus difficile à dresser au niveau macro économique : il apparaît  ambivalent si on compare schématiquement l’activité des CHSCT à la courbe des accidents du travail et des maladies professionnelles. D’un côté, les CHSCT semblent avoir fait reculer, comme le législateur le souhaitait, les risques professionnels : les accidents ont considérablement diminué depuis 1974.

D’un autre côté, le taux de fréquence défini par le nombre d’accidents du travail rapporté au nombre d’heures travaillées baisse deux fois moins vite entre 1988 et 1998 qu’entre 1970 et 1987 pour l’ensemble de l’économie. C’est lorsque les entreprises ont introduit de nouvelles organisations du travail (flux tendu, flexibilité) que le taux de fréquence a fléchi moins vite.

Par ailleurs, les accidents et maladies professionnelles tendent à augmenter depuis 1997 pour des raisons complexes, qui sont à la fois liées à la hausse du taux d’activité et à celle de la précarité. Les statistiques montrent que l’intensification du travail, la flexibilité ou la précarité (intérim, contrat à durée déterminée) sont des facteurs négatifs en matière de prévention des risques et accroissent le taux de fréquence de ceux-ci.

Les maladies professionnelles sont également en hausse entre 1995 et 1998 mais ce phénomène serait dû, en partie, à une meilleure procédure de déclaration. Une hypothèse est que les salariés dont l’état de santé est déficient sont ceux qui sont soumis à un fort niveau d’exigence mais n’ont que très peu d’autonomie professionnelle et décisionnelle. Les affections péri-articulaires (maladies du geste dues à des postures statiques maintenues) constituent la maladie la plus fréquente avec 67 % des maladies constatées en 1998. Les affections dues à la surexposition au bruit arrivent en deuxième position, après l’amiante et avant les cancers.

Pourtant, face à l’évolution des perceptions produite par l’intensification du travail et de la productivité (d’après un sondage, les risques qui arrivent en premier dans les préoccupations des Français sont le stress et le harcèlement), la dénomination ‘CHSCT’, en remplaçant celle de ‘CHS’, a parfaitement correspondu à cette évolution et l’a même anticipée, même si les moyens ne sont pas à la hauteur des ambitions du législateur. Le CHSCT n’a en effet pas de budget de fonctionnement propre : c’est le chef d’entreprise qui est au coup par coup tenu de lui donner les moyens nécessaires.

Commentaire

C’est précisément l’intérêt de l’étude adoptée par la section du travail du Conseil économique et social à la majorité des membres présents (les représentants des entreprises ayant voté contre) que de pointer là où il y a extension des pouvoirs et des droits sans moyens de réalisation (comme c’est le cas par exemple dans le champ de la défense de l’environnement, dans les relations entre grands groupes et sous traitants, etc.) et de proposer des pistes de réflexion ou d’amélioration. Pour renforcer l’autorité des membres des CHSCT, l’auteur appelle à un débat sur l’instauration d’une procédure de désignation par la voie de l’élection, comme pour les autres institutions représentatives du personnel.

Ce travail très utile sur un sujet peu étudié mériterait évidemment des prolongements dans diverses voies. On peut notamment se demander si un élargissement de la mise en perspective des conditions de travail avant 1982, en recourant par exemple aux statistiques de la Caisse nationale d’assurance vieillesse sur les retraites pour inaptitude (depuis le début des années 1960 en France, le nombre de retraités pensionnés au titre de l’inaptitude augmente pour atteindre en 1997 plus de 18 % des retraités de droits directs), n’apporterait pas de précieux éclairages historiques complémentaires sur une plus longue durée.

 

 

A propos de l’article de Libération de Rachid Laïreiche sur la non-unité Hamon-Mélenchon le 23 avril – à relire D&S 246

L’unité en 18 mois et en 10 points

 

L’unité en dix épisodes

épisode 1 : ça commence le 21 janvier 2016, tous les dirigeants de la gauche sont là dans la même pièce, à Paris dans le 20°, on est quarante et on discute deux heures, pour construire une plateforme commune et une candidature commune pour la présidentielle, tout est cassé par Mélenchon qui nous dit « il n’y a pas de débat, la plate-forme c’est celle de 2012, la mienne, et il faut un candidat expérimenté, qui sache faire, il faut 9 millions, qui ait l’argent, c’est moi » cette position brutale de refus d’unité s’avérera quels que soient nos efforts ensuite, immuable.

épisode 2 : février avril : Melenchon ira tout seul s’auto proclamer sur TF1 et refusera ensuite toute alliance, toute discussion. Il s’opposera et dénoncera activement des grandes primaires de toute la gauche, prévues par toute la gauche, et même un moment proposées à toute la gauche PCF et Vert, par le PS les 4 et 11 décembre, dans le but de parvenir à une plateforme et à un candidat commun. Il découragera le PCF, les Verts, le PS lui même de les organiser, alors qu’au départ toute la gauche (et bien au delà, Libé, etc) les voulait. L’argument était qu’Hollande les emporteraient : je disais urbi et orbi que « non », il serait perdant et perdu, et qu’il ne se présenterait pas. Et je disais aussi que si c’était Valls il serait battu, il n’y aurait rien a craindre, ce serait un candidat de gauche et non pas un candidat du quinquennat qui l’emporterait. La preuve en a été faite. Les rapports de force issus notamment de la grande mobilisation sociale anti loi El Khomri étaient favorables à ce qu’un candidat de la gauche unie l’emporte après avoir écarté Hollande et Valls. Macron n’y va pas, alors que Hollande les a accepté : si Macron y était allé il aurait été battu lui aussi, comme Valls. Probablement que Mélenchon les aurait emportées s’imposant sans conteste à gauche : seul un candidat valable de la gauche socialiste aurait pu été en concurrence avec lui.

épisode 3 : juin – octobre : le temps passant faute de primaires, et en dépit de nos efforts et appels pour l’unité, les congrès des Verts et du PCF y renoncent  (début juin), même si on en débat lors des universités d’été des verts et du PCF (où on va à trois de D&S à Angers et Lorient fin août), puis à celle de la motion B (La Rochelle, 11 septembre ou je gagne à l’applaudi maitre en proposant des primaires et l’unité) Le CN du PS renonce à ces grandes primaires de décembre le 2 octobre et les convoque les 22 et 29 janvier. En fin 2016, Melenchon enregistre des « ralliements », du PCF, de « Ensemble, » les Verts font leur propre primaire et choisissent Jadot. Tout en refusant de discuter de sa campagne, en refusant tout accord, toute plateforme, tout collectif, Mélenchon accepte les ralliements en traitant fort mal les « ralliés« . Il confirme à chaque étape manifestement son choix d’une campagne plébiscitaire et non pas « unitaire ». Il refuse toute campagne collective (nous l’aurons critiqué tout au long de l’an 2016, espérant modifier ses convictions, à l’usage des faits et débats, sans être jamais entendus, et c’est ce qui causera la défaite finale sur laquelle nous ne cessons d’alerter).

épisode 4 : octobre – janvier : quand, par défaut, des primaires plus petites du point de vue de leur périmètre sont organisées les 22 et 29 janvier par le PS « ouvertes de la gauche et des écologistes » – mais épurées par Cambadélis, j’en suis écarté alors…  que je pouvais les gagner), Mélenchon les raille, sort un livre de Corbières contre leur principe, publie des affiches pour les saboter et appeler ouvertement à les boycotter, Mélenchon explique à ce moment là qu’il préfère Valls ou Hollande.

En effet sans primaires, Hollande y serait peut être « allé » et sans primaires le PS aurait désigné Valls. C’est le vote de 2,1 millions d’électeurs militants qui va en décider autrement de façon démocratique, en dépit de l’hostilité des amis de Mélenchon.

épisode 5 : janvier : la gauche socialiste réussit pour la 1e fois depuis un siècle à battre la majorité de l’appareil du PS, après avoir réussi à ce que Hollande ne soit pas candidat, elle gagne les primaires en éliminant Valls. Hamon est le candidat élu. Un million et demi de voix, 60 % c’est sans conteste. Valls s’incline alors. Hamon (comme Montebourg), a promis d’appeler JL Mélenchon le 29 janvier et de faire avec lui un programme commun de gouvernement, et, de lui même il ajoute « j’irais à cette discussion sans faire de ma candidature un préalable ». Au lieu de se féliciter de la victoire de la gauche socialiste, de saisir la perche, Corbières la conteste, tente de la ridiculiser. Mélenchon encaisse le coup les premiers jours : il a fait campagne solitaire depuis un an, il a 250 000 supporters et 9 % des voix, Hamon a 1,2 million d’électeurs et 16 % des voix. Mélenchon accuse alors Hamon d’être resté sous tutelle de l’appareil, de ses candidats députés. Ses amis nient à Hamon l’autorité d’être de la gauche socialiste et le traitent comme s’il était comptable de la trahison du quinquennat. Ils font l’amalgame au lieu de se réjouir que la gauche socialiste ait gagné : un clivage lourd polémique et sectaire, va s’installer qui contribuera à faire perdre ensuite le 23 avril.

Hamon met en place un organigramme de campagne où figurent peu à peu les notabilités du quinquennat sortant, il veut amadouer le parti, mais pas nous, la gauche socialiste ni D&S, qui avions combattu le quinquennat depuis le début, (congrès de Toulouse, ANI, lois Sapin, Ayrault, Macron El Khomri, ce que n’avait pas fait avec autant de force Hamon) nous pouvions contribuer à lui donner visibilité et autorité, Hamon ne nous utilise pas une seule fois en trois mois. Pourtant nous n’allons cesser d’être actifs et de prendre des initiatives, y compris en donnant notre version du revenu universel, et en incitant sur le « candidat de la feuille de paie ». Et surtout en menant le combat jour et nuit pour l’unité et éviter le désastre du 23 avril à 20 h.

épisode 6 : Mélenchon dit qu’il ne peut y avoir accord s’il n’y a pas épuration des députés de droite du PS. Hamon refuse de « couper des têtes » à juste titre. Je fais aussitôt la proposition personnelle puis publique sur RMC, qu’il y ait un accord global, un programme de gouvernement commun, que Hamon soit président et Mélenchon premier ministre, et qu’il y ait une nouvelle convention PS pour redésigner les députés après la présidentielle. Cambadelis accepte évidemment la convention. Et Cambadelis dit « Hamon est libre de sa campagne » : ce qui est vrai. Personne ne dicte à Hamon ses choix. Hamon a été libre de sa campagne de bout en bout. Il commet l’énorme erreur de ne pas tenir sa parole et de ne pas appeler Melenchon pour le contraindre à un accord à chaud après le 29 janvier. Personne ne relaie ma proposition « Melenchon premier ministre ». Dans l’équipe autour de Hamon, certains parient que Mélenchon va baisser à 7 %, moi j’affirme qu’après un an de campagne ce ne sera pas le cas et qu’il garde les 11 % et ira au dessus, et que nul ne peut gagner sans accord, que ce soit à 15/15 ou à 17/7 ! Mais les jours s’écoulent sans que Hamon, donné par les sondages à 16 ou 17 % tandis que Mélenchon baisse à 9 %, n’engage le travail pour une candidature unique, je me bats comme un beau diable à côté de Hamon, au repas du 4 février, au comité politique du 11 février, auprès de ses amis Cherki, Hanotin, Germain, Balas, par contacts, téléphones, réunions, par lettre, par mail, puis par un « appel » puis par des pétitions unitaires, pour qu’il le fasse, sur mon blog, avec tous le réseau D&S mobilisé. Mais Hamon n’écoute pas et ne saisit pas l’opportunité, ne tient pas sa promesse faite au cours des primaires, il a totalement tort et il va perdre a cause de cela. Il signe avec Jadot seul, prétendant aborder Mélenchon avec une meilleure position.

épisode 7 : Mélenchon écrit à Hamon une lettre que je caractérise comme « ouverte » contrairement aux apparences, et je propose à Hamon d’y répondre. J’en écris un brouillon (publié sur ce blog remontez après le 23 avril -idem pour un projet de programme commun). Hamon commet une nouvelle erreur, il aurait du y répondre. Cependant il va au Portugal, chercher l’excellent exemple du gouvernement unitaire de là-bas. Bonne intention, mais au lieu de revenir avec le bon exemple, Mélenchon depuis Paris traite pile poil le PS de « corbillard », et depuis Lisbonne, la délégation Hamon rompt à cause de cela. Maladroitement. Nouvelle erreur grave et définitive car c’est là que commencent la crise et la descente.

épisode 8 : je cherche à renouer les liens avec JLM, j’obtiens un quitus pour le faire de façon discrète, j’écris un projet de programme commun, mais le soir du jour ou un RV est esquissé, JLM et BH vont se voir directement pendant deux heures dans un restaurant chilien du 20°. Et là ils se quittent sans accord, même si avec une « clause de revoyure » (mentionnée par JC Cambadelis en BN). Façon la pire dans la 5° République, ils décident à deux en tète à tète du sort de millions de gens et du pays tout entier, sans débat, sans écoute, sans expliquer. C’est foutu. Mélenchon a imposé à Hamon qui ne se bat pas, l’absence d’accord dont il ne voulait à aucun prix depuis le début. Hamon acquiesce sans combattre car lui même n’en a pas la force. Mélenchon croit passer en puissance : nous disons, nous crions :  c’est impossible, ca va être le désastre.

épisode 9 : Voyant cela, l’aile droite du PS crie « ouf » et se détache, Valls comprend que sans alliance avec Melenchon, Hamon et la gauche ont perdu. Il sait qu’il peut alors retourner sa veste sans risque et trahit donc en s’en allant chez Macron, avec les Delanoë, Le Foll, Ferrand, Castaner, Collomb, Le Drian, etc.… ils vont chez Macron quand ils comprennent qu’il n’y a pas d’accord, car, avant, la perspective d’un accord les tétanisait. Cela a un résultat immédiat, à chaque coup de poignard, Hamon commence à baisser et Mélenchon à monter dans les sondages, la courbe s’inverse. Le sabotage distillé jour après jour affaiblit encore plus Hamon qui recule derrière Melenchon. Tout cela nourrit abondamment Macron, qui, sinon, commençait à reculer. Et liquide le PS, car 160 « hollandais » qui croyaient s’allier à Macron et récupérer le PS vont exploser en vol dans le processus destructeur qu’ils ont enclenché et qui va les pulvériser.

épisode 10 : nous savons que la progression de Mélenchon ne sera pas suffisante pour franchir l’obstacle de 3, 4 ou 5 points qui le sépare de Le Pen, Macron, Fillon. Pour cela il y faudrait l’unité. On va multiplier les efforts jour et nuit, semaine après semaine, pour arriver à un accord politique global. Nous faisons des manifs, délégations, téléphones, quatre samedi de suite, nous multiplions les appels déclarations de personnalités. Nous sommes certains que sans unité on ne peut gagner. (Il eut été possible de faire un peu comme Le Pen Dupont-Aignan en « 72h » ou en « 48 h »).

Jamais il n’a été question de ralliement, de retrait, de désistement, de soumission de l’un à l’autre ! Pourquoi ? Parce que,  pour que ça marche, il fallait un accord politique afin de permettre le transfert du maximum de voix. D’ailleurs le maximum de transfert de voix s’est produit, de facto vers la fin Mélenchon a gagné deux ou trois millions voix socialistes qui ne voulaient pas perdre et votaient « utiles ». Mais cela n’a évidemment pas suffi et il est resté 2,4 millions de voix socialistes, qui se seraient reportées et auraient permis la victoire s’il avait été signé un accord politique global. Sans accord politique, ces voix n’ont pas été « spontanément » vers le vote utile, la dynamique a été insuffisante.  La majorité de D&S n’a pas voulu faire croire ni céder à la superstition, à la magie, à la dernière chance, le désastre était théoriquement prévisible, inscrit, inévitable sans unité. Mais Melenchon a refusé et coulé toutes les « chances »  jusqu’au bout puisqu’à la fin il s’est même vanté dans « le Parisien  » vendredi 14 avril d’avoir eu « raison de résister à l’unité ». Il confirmait, par défi, pour lui -même et pour les autres,  son impossible et folle théorie initiale du 21 janvier 2016, de passer seul au forcing, sans alliance.

Voila le drame de cette présidentielle qui fait des deux « chefs » Jean-Luc et Benoit les deux dirigeants de gauche les plus bêtes du monde.

S’ils s’étaient mis d’accord par un accord global le 29 janvier la gauche aurait gagne, non seulement on aurait gagne la présidentielle, mais en plus, on aurait refonde une nouvelle gauche unitaire en une circonstance historique qui lui aurait donné un caractère exceptionnel

Gérard Filoche

 

 

Dans Libé

Rachid Laïreiche :

 

 

Retour sur le pas de deux, mais à contretemps, entre le candidat du PS et celui de La France insoumise.

Hamon-Mélenchon, une danse trop gauche

Nous sommes à quelques heures du mois de juillet. Benoît Hamon s’installe au Terminus, un rade à la sortie du métro Balard. Le futur-ex-socialiste commande un café allongé. Puis, il jette un dernier coup d’œil dans le rétroviseur : le bilan de la présidentielle. Ses erreurs, les coups pieds sous la table des pontes de la rue de Solférino. Il n’oublie rien. Au fil des mots, les passants défilent. Souvent, Benoît Hamon a droit à un regard, un sourire, un mot sympa. La défaite rend certaines âmes sensibles.

 

La tasse de café se vide lentement. Il se lève, l’addition est payée. Il s’apprête à partir. Soudain, un jeune homme s’approche de lui. Hésitant, les bras ballants. Il se lance : «Pourquoi vous n’avez pas fait une alliance avec Mélenchon à la présidentielle ?» demande-t-il, la tête baissée. Ce n’est pas la première fois que la question est posée à Benoît Hamon. Qui ne trouve toujours pas la bonne réponse. Au mieux, il lâche un «c’est comme ça». Ou bien, un petit «on avait des désaccords». En fait, il aimerait se plonger dans sa nouvelle histoire. Mais la page n’est pas totalement tournée. Les regrets persistent. Alors que tout le monde ou presque connaissait la fin : l’alliance entre Benoît Hamon et Jean-Luc Mélenchon était un doux songe malgré la demande, l’envie des militants. Le désir était logique : c’était la seule chance pour la gauche d’atteindre le second tour de la présidentielle, voire l’Elysée.

Hamon sur son nuage

L’histoire débute le dimanche 28 janvier. La presse et quelques supporteurs de Benoît Hamon (qui vient de remporter à la surprise générale la primaire du PS) se tassent dans la cour de Solférino. Une pluie fine tombe. Le nouveau champion, Manuel Valls et Jean-Christophe Cambadélis apparaissent. Une poignée de mains entre les deux finalistes. La photo est prise. Puis, le premier secrétaire du PS s’intercale entre les deux. Tel un arbitre à la fin d’un match de boxe, il lève le bras de Benoît Hamon. Cette scène n’était pas prévue au programme.

Plus loin, la salle de la Mutualité est au bord de l’implosion. Les militants, souvent jeunes, attendent leur nouveau héros. Benoît Hamon arrive un peu avant 23 heures. La sécurité l’encadre. Le socialiste vient de changer de planète. Il est candidat à la présidentielle. Sur scène, il remercie les militants, les curieux. Il prévient : «Chaque génération est un peuple nouveau, c’est à vous de décider quel peuple vous voulez être.» Un sondage tombe déjà : Benoît Hamon approche les 20 %, le double de Jean-Luc Mélenchon. Le frondeur est sur un nuage.

Quelques minutes plus tard, on le retrouve au cinquième étage de la Mutualité. Il est entouré de ses proches. Le champagne coule. Ça rigole fort. Il nous confie : «Dès demain, on se tourne vers l’avenir, pas le temps de tergiverser. On rassemble la famille et on ne reste pas sur les rancœurs. Maintenant, il faut continuer à parler d’avenir et ouvrir le parti.» Benoît Hamon s’imagine faire le lien entre la droite de son parti et le reste de la gauche. Après avoir échangé avec le chef de l’Etat, il promet de contacter, dans les prochaines heures, le candidat des écolos, Yannick Jadot, et celui de La France insoumise, Jean-Luc Mélenchon.

Trois jours après son sacre, on retrouve Benoît Hamon dans son QG, au 11e étage de la tour Montparnasse. Les affaires sont dans les cartons. Le socialiste est à la recherche d’un nouvel endroit, plus grand. En attendant le déménagement, on s’installe dans son bureau pour une interview. Au même moment, Jean-Luc Mélenchon publie une vidéo sur sa page YouTube. Le tribun a l’air fatigué. Un peu sonné. La victoire de Benoît Hamon modifie ses plans. Il s’attendait à affronter Hollande, voire Valls. Pas un frondeur qui place, comme lui, l’écologie au centre de son programme. Cravate rouge, carte de France derrière lui, il s’adresse à «monsieur Benoît Hamon». Le candidat socialiste souhaite lui parler ? «Mais évidemment qu’on doit le faire !» Toutefois, il pose sa condition. Benoît Hamon doit choisir entre lui et les socialistes qui ont soutenu Hollande durant le quinquennat.

Posté à son bureau, le vainqueur de la primaire guette la vidéo d’un œil. L’un de ses proches, Pascal Cherki, arrive avec des hamburgers. C’est l’heure du déjeuner. On se lève, l’interview se termine mais Cherki tient à nous livrer son analyse : «Jean-Luc s’est complètement planté sur la primaire. Il n’a pas voulu y participer parce qu’il ne voulait pas soutenir Hollande ou Valls. Le premier a été empêché, le second s’est fait sortir. Et tout cela s’est passé sans lui ! Il est en train de faire la même erreur que Podemos en Espagne : son électorat, comme le nôtre, veut un programme de gauche, mais il veut aussi le rassemblement !»

Echange de textos

Les jours passent : la campagne de Benoît Hamon peine à décoller. Et Jean-Luc Mélenchon attend toujours de ses nouvelles. Dans l’opinion publique, l’écart se resserre. Ils se neutralisent. L’alliance rôde encore dans certains esprits et dans le cœur des militants. Mais toujours rien de concret. L’espoir s’envole jusqu’au dimanche 26 février. Le site Diacritik balance une info à l’aube. Le titre de l’article : «Benoît Hamon et Jean-Luc Mélenchon se sont longuement vus vendredi soir en plein Paris.» Un coup de tonnerre.

La rencontre a eu lieu l’avant-veille. On contacte l’entourage des deux candidats pour en savoir plus. Les infos sont rares. Mélenchon et Hamon ont organisé cette entrevue après un échange de textos. Un rendez-vous secret. Au départ, le candidat de La France insoumise voulait que ça se fasse chez lui, près de la gare du Nord. Benoît Hamon a refusé. Mélenchon a eu le choix du restaurant : le Chilien Moai Bleu, au cœur de Ménilmontant.

A table, ils comprennent très vite que l’accord est impossible car les désaccords sont trop nombreux, notamment sur l’Europe. Le repas dure deux heures et une décision est prise : «Un pacte de non-agression» est signé sur un bout de table. Comprendre : chacun dans son couloir et que le meilleur gagne. Au sein du PS, beaucoup regrettent ce choix. A l’image de Julien Dray : «On ne signe pas un accord avec Jean-Luc Mélenchon, c’est une erreur car en politique, lorsqu’on peut éliminer un candidat, on l’élimine, on ne sympathise pas avec lui.»

Le vent tourne en mars. Cette histoire d’alliance appartient au passé et Jean-Luc Mélenchon fait désormais jeu égal avec Benoît Hamon. Ce dernier se rend compte, chaque jour un peu plus, que ses ennemis sont plus nombreux que ses amis à Solférino. Pour lui, la campagne devient douloureuse. Le 20 mars, le premier débat entre les candidats n’arrange rien. Le socialiste arrive essoufflé. La veille, il était à Bercy pour un grand meeting. Le candidat de La France insoumise est, lui, en pleine forme. Il enquille les punchlines. Elles tournent très vite, tel un gimmick, sur les réseaux sociaux. Sur Twitter, durant le débat, Jean-Luc Mélenchon est mentionné près de 420 000 fois. Un chiffre supérieur à celui de ses adversaires. La responsable de sa communication, Sophia Chikirou : «Je connais mon candidat, sa force, je n’ai pas été surprise par sa prestation. Après chaque émission, on voit de nouveaux soutiens arriver. Cette fois, on a eu beaucoup plus de retours car le débat a été suivi par plus de 9 millions de téléspectateurs.» Hamon tire la langue et regarde le Scud passer. Deux jours plus tard, alors que le socialiste est à Bruxelles pour un meeting, le dernier sondage tombe : Jean-Luc Mélenchon lui passe devant. C’est une première. Le socialiste fait mine de gérer la situation. Il tente de nous faire croire que le soleil reviendra. Mais au fond de lui, Benoît Hamon sait : c’est la fin.

Pour Jean-Luc Mélenchon, c’est différent : le second tour est encore loin, mais il y croit. Dopé par les sondages, il grimpe tel un Lance Armstrong de la grande époque. Ce qu’il ne sait pas, c’est que cette histoire d’alliance va refaire surface à grande vitesse. Invité sur RMC, Manuel Valls oublie ses engagements. Le candidat à la primaire plante Benoît Hamon sur le bord de l’autoroute et roule pour Emmanuel Macron. Le socialiste désigné est furax. Il convoque la presse à son QG. Une déclaration courte, dure. «Ce matin, ce qui est le plus grave pour notre pays mais aussi pour la politique au sens noble du terme, c’est que la démocratie a pris un coup de plus, la parole donnée, la parole signée, devant le peuple, doit être scrupuleusement respectée», cingle Hamon sans citer le nom de son ancien rival. La suite est plus surprenante. Benoît Hamon remet une pièce dans le juke-box : «J’ai déjà réuni autour de moi de grandes familles de la gauche et des écologistes, j’appelle tous les électeurs, ceux qui sont engagés dans la lutte contre les injustices. J’appelle les sociaux-démocrates véritablement attachés au progrès social et à la démocratie mais aussi les communistes, Jean-Luc Mélenchon et tous les insoumis à réunir leurs forces aux miennes.»

«Ils sont dingues au PS»

Le feuilleton reprend, la presse s’enflamme et le PCF demande à Hamon et Mélenchon de se rencontrer afin de mettre au point une candidature commune. Au même moment, le candidat de La France insoumise se trouve au port du Havre, il discute avec les dockers. L’annonce le surprend. On tente de le faire parler, on interroge son entourage. Pas de réponse. Il abordera ce sujet dans la soirée lors de son meeting.

Le temps passe lentement. Un camion du PCF se pose devant la salle. Les militants font griller des merguez. Des curieux, des supporteurs rappliquent. On croise Lucas et Nicolas. Ils viennent d’accéder à la majorité, votent pour la première fois. Ils ont opté pour le tribun à la chevelure grise après avoir feuilleté son programme. «Le plus complet», disent-ils. Et Benoît Hamon ? Nicolas : «Je l’aime bien mais je fais plus confiance à Mélenchon et il a plus de poids que le socialiste.» Lucas : «Mélenchon est en campagne depuis plus d’un an et lors du débat, entre les candidats, tout le monde a capté qu’il était plus solide qu’Hamon.» Pour eux, le ralliement c’est oui mais à une seule condition : le candidat de La France insoumise porte le drapeau.

A l’intérieur de la salle, quelques minutes avant la prise de parole de Jean-Luc Mélenchon, on tombe sur Manuel Bompard, son directeur de campagne. Il dégaine son plus beau sourire et balance : «Ils sont dingues au PS, on n’arrive pas à comprendre à quel jeu ils jouent. Pourquoi ce qui n’a pas fonctionné le mois dernier, fonctionnerait aujourd’hui ?» On comprend alors que le tribun ne saisira pas la main tendue de Benoît Hamon alors qu’il est en position de force. Sur scène, devant plus de 6 000 personnes, Jean-Luc Mélenchon argumente : «J’ai marché avec vous mon chemin, sans céder, jamais. Je ne dépends que de vous. Je ne négocierai rien avec personne.» Depuis, l’ancien candidat à la présidentielle répète à l’envi qu’il a raté le second tour à 600 000 voix. Chez lui, la déception est grande mais les regrets sont invisibles.

Rachid Laïreche

 

 

 

 

Prêt le 1er septembre, et à la fête de l’Huma, 120 p 10 euros, concis, détaillé, article de loi par article de loi

Dans son jusqu’auboutisme contre le Code du travail, son acharnement contre « le cout du travail », dans la casse des droits, protections et dignité des salariés, Emmanuel Macron n’a pas de mandat. Personne n’en était demandeur à part le Medef.

80 % de l’opinion est contre ces « ordonnances ». Ce sont des ordonnances anti travail. Elles sont contre les salaires et pour la hausse des dividendes.

23 millions de salariés occupés et 6,5 millions de chômeurs sont concernés, privés et publics. Il faut des mois pour que ces ordonnances soient « ratifiées ». Elles peuvent être battues.

En juin 36, en mai 68, quand leurs entreprises furent occupées, patronat et gouvernement ont bien été obligés de négocier. Ayons confiance, ils y seront obligés à nouveau si nous agissons dans l’unité.

En 2016, 2017, 2018, les salariés n’ont jamais été aussi nombreux, aussi puissants mais aussi menacés, aussi obligés à agir.

Agir : cela commence inlassablement par expliquer, expliquer, expliquer.

Décortiquer à une échelle de masse, le contenu de ces textes scélérats, en démontrer la dangerosité, ce livre le fait en détail, argument après argument, article par article.

Ce livre est l’arme pour lutter

 

Gérard Filoche et Richard Abauzit sont deux anciens inspecteurs du travail. Ils ont en commun d’avoir exercé chacun une dizaine de métiers différents et de puiser leurs forces dans les lumineux mois de mai et juin 1968.

Ils ont défendu en commun le code du travail face à la « recodification » des années 2004-2008 et aux lois Sapin, Rebsamen, Macron, El Khomri des années 2013-2016.

Gérard Filoche, cégétiste depuis 1963, opposant au sein du Parti socialiste, animateur du réseau GD&S, Gauche démocrate et sociale.

Richard Abauzit est aujourd’hui conseiller du salarié pour l’Union syndicale Solidaires du département de l’Hérault.

 

 

De la nécessité du contrôle des entreprises par la puissance publique, par les salariés et les usagers

Ca suffit, on en assez d’entendre dans tous les grands medias,  le langage dominant des « libertariens », une secte tendance « macroniennne » qui ne jure que par la liberté des entreprises…

Selon les mantras de ces gourous, radiodiffusés ou télévisés, écrits ou enseignés, toutes les entreprises doivent être libres libres de droits, libres d’obligations sociales, libres d’impôts et de taxes, libres d’exploiter et de produire comme elles veulent…

Ou plus exactement de produire comme leurs actionnaires, leurs banquiers, leurs patrons veulent !

« La France est une start up ! » Le gouvernement est un conseil d’administration ! Les députés ont un curriculum vitae, les méthodes « objectifs-résultats » s’imposent partout… tout doit être subordonné aux chiffres des dieux entrepreneurs…

Mais alors que se passe t il quand une des plus grandes entreprises du monde triche éhontément, Wolskvagen  installe des logiciels, pour que l’on ne puisse pas mesurer la pollution mortifère de leurs pots d’échappement ? Ne faut il pas les contrôler, les réguler davantage pour que la quête acharnée des dividendes n’aboutisse jamais à de pareils forfaitures ? Pour que son PDG Martin Winterkorn ne demeure pas protégé et ne touche pas 10 millions d ‘euros de primes départ au lieu d’aller en prison et de payer des amendes aussi énormes que ses salaires mirobolants ? Mme Merkel affronte un « cartel » d’entente entre les fabricants d’automobiles qui dévoile une véritable triche collective aux normes les plus élémentaires de sécurité, de pollution.

Et Renault n’est ce pas pareil ? Et Fiat et Chrysler n’ont pas trafiqué 110 millions de leurs voitures ? Et Samsung n’a t elle pas tellement triché que des procès en série de corruption sont nécessaires ?

Et Total qui corrompt partout dans le monde, de Birmanie en Iran, du Congo en Russie ? Son PDF  De Margerie n’a t il pas été poursuivi a titre posthume pour corruption d’agents publics dans la filière iranienne ? Et les 58 multinationales françaises qui « optimisent » leurs comptabilités pour ne pas payer les impôts républicains (Luxleaks) ?

Et les ciments Lafarge ont ils rendu grâce devant la justice pour avoir passé des marchés avec Daesch en pleine période de crimes terroristes intégristes  ? En temps de guerre, les PDG auraient été fusillés pour crimes de haute trahison, non ?

Et PSA pour augmenter ses dividendes ne cherche t elle pas à poursuivre sous des prétextes dérisoires, les délégués syndicaux les plus actifs ? Et Carlos Ghosn et Carlos Tavarès, ne se paient ils pas 600 fois le Smic, et ne trichent-ils pas pour arrondir encore leurs fortunes par des opérations boursières sur le dos de leurs salariés ?

Et Airbus dont les dirigeants traficotent pour se faire des stocks option en plus ? Et Samsung objet d’un crash national en Corée du sud ?

Et le PDG américain de Whirpool gagne plus que tous ses salariés, mais ne décide t il pas de les licencier et de les délocaliser pour augmenter ses gains ?

Allez voir le film « Corporate » cet été ! Ceux qui travaillent à Orange, soixante suicides, savent que les PDG Lombard et Richard ne sont pas encore condamnés malgré un PV de « faute inexcusable » qui remonte à sept ans !

Et Google, Amazon, Airbnb, Uber, qui accumulent des milliards en volant leurs salariés et sous-traitants, en contournant toutes les régles du fisc.

Les lois de la République doivent l’emporter sur les lois du marché et pas l’inverse.

Ne croyez pas une seconde au baratin sur l’entreprise déifiée, sur le code du travail trop contraignant, il faut au contraire soumettre les entreprises, leurs employeurs et leurs actionnaires, à contrôle public, au contrôle des salariés et au contrôle des usagers et ayants droits. Ce n’est pas de laisser faire ont besoin les entreprises mais de contrôle et de rigueur publique.

Gérard Filoche

 


 

Accidents du travail en été en Ile de France

A Corbeil Essonne (91), un travailleur de l’entreprise A2C-PREFA a été très gravement blessé en intervenant, dans une centrale à béton, à l’intérieur d’une benne à béton pour la nettoyer. La benne n’est alors remise en fonctionnement, n’ayant pas été consignée avant l’intervention. Le salarié a été mis en coma artificiel, pronostic vital est engagé.

Le 12 juillet, un AT mortel est survenu sur l’aéroport du Bourget. Un travailleur détaché, travaillant « en freelance » pour le compte de la société allemande VRPE Team, a fait une chute de plus de 7 mètres lors d’une opération de retrait des panneaux métalliques de  toiture d’un des stands AIRBUS. Au lieu d’une trémie d’implantation d’un sky dôme, le travailleur aurait été déséquilibré par le vent (pointes à 50Km/h) et a chuté en arrière. Son harnais n’était pas fixé à la ligne de vie, il portait un casque dont la jugulaire n’était pas fermée.

A Montereau Fault Yonne (77) un salarié de la société SAM MONTEREAU a été grièvement blessé lors d’une opération de soudage de deux bobines de câble d’acier entre elles. Lors de cette opération, la bobine de câbles, qui se trouvait dans une grosse soudeuse, a quitté sa position provoquant le renversement de la machine sur le salarié. Ce dernier s’est écarté, évitant ainsi d’être bloqué sous la machine. Toutefois, cette soudeuse, qui pèse entre 200 et 300 kilos et était posée au sol sur 4 cales en bois, a blessé le salarié dans sa chute.

A Sartrouville (78), un salarié de la SARL FOYART et Cie a été grièvement blessé alors qu’il effectuait des travaux de polissage d’une came en acier à l’aide d’une fraiseuse conventionnelle. Lors de cette opération, son gant a été entrainé par l’outil de polissage, entrainant de multiples fractures du poignet, de l’avant-bras et du coude.

A Villepinte (93), est survenu un accident du travail sur un chantier de construction de maisons pavillonnaires en phase de terrassement. La victime conduisait une mini-pelle  franchissait le muret d’un pavillon en cours de construction, pour compacter la terre à l’intérieur. Sur les parpaings, la mini pelle a été déstabilisée et a basculé vers l’avant. La victime a alors été éjectée de sa cabine. En ces périodes de fortes chaleurs, le pare-brise de la mini pelle avait été retiré pour le confort du conducteur qui n’avait pas attaché sa ceinture de sécurité. La victime souffre de lésions crâniennes mais cet accident aurait pu être bien plus grave si la mini pelle s’était retournée sur lui.

A Ozoir-la-Ferrière (77) sur un chantier pavillonnaire où aucun équipement de protection collective contre les risques de chute n’était installé, un salarié de l’entreprise KSA a chuté d’une hauteur d’environ 2 mètres 60 depuis l’auvent dont la couverture était en cours de réalisation. Pour accéder à l’auvent, la victime est passée par la fenêtre non protégée du 1er étage. Transportée à l’hôpital elle a subi une opération chirurgicale dans la journée.

Et « en même temps » comme dit Macron, cet été là, ils suppriment les CHCST et diminuent le droit du travail pour « sécuriser » les employeurs.

 

« Au boulot » n° 354 chronique Gérard Filoche chaque semaine dans l’humanité dimanche